Livrer un burger dans les entrailles d’un gratte-ciel chinois ? Facile ! Enfin… C’est ce que je croyais. À Shenzhen, dans la tour SEG Plaza, j’ai découvert un métier inattendu, né entre ascenseurs capricieux et couloirs sans fin : bienvenue dans le business vertigineux des livreurs… pour livreurs !
Bienvenue au royaume du béton et des ascenseurs enragés
La Chine a ses records, parfois hauts en couleur : des mégaconstructions défiant la gravité, une ville (Shenzhen) d’environ 18 millions d’âmes, et même le plus haut gratte-ciel abandonné de la planète. Mais voilà, personne n’avait anticipé un détail : dans certaines tours géantes, monter un étage devient une aventure, et attendre un ascenseur peut prendre une demi-heure. Parfait si on veut méditer. Moins si on doit bosser.
Au SEG Plaza – un mastodonte de 70 étages – recevoir son riz sauté chaud relève du miracle. Pour les livreurs traditionnels, ce ballet vertical se transforme en cauchemar : le temps passé planté devant un ascenseur bondé plombe leur rentabilité. À force de perdre des minutes, c’est la journée entière qui est avalée… par l’appétit vorace des tours.
Naissance d’un métier : les livreurs, pour les livreurs
Face à cette jungle urbaine, une idée lumineuse a vu le jour : déléguer la corvée infernale de l’ascenseur. Ici, de jeunes ados et des retraités proposent leurs services. Le concept ? Récupérer le sac à la porte de l’immeuble, se taper la montée vertigineuse, et livrer directement au client, le tout contre une commission symbolique.
- Ce sont souvent des jeunes en vacances ou des seniors à la recherche d’un complément dérisoire.
- Chacun s’efforce d’arracher quelques centimes au passage.
- Le système s’organise totalement hors de toute réglementation officielle !
Illustration concrète : Li Linxing, 16 ans, passe ses journées à attendre devant la SEG Plaza, en quête d’une nouvelle commande. Son tarif ? À peine 28 centimes d’euro par livraison. Entre ascenseurs bondés et couloirs sans fin, Li grappille environ 100 yuans par jour (soit environ 13 euros). Sur le papier, ce n’est pas Byzance ; mais dans la mégapole aux mille contrastes, ça suffit pour attirer bon nombre d’étudiants et de retraités en mal de pièces à la fin du mois.
Comment ça marche ? Entre QR code et rivalités de palier
Le schéma est bien huilé :
- Le livreur officiel arrive en scooter, sac à la main.
- Il scanne un QR code pour valider le dépôt à l’entrée.
- Le « remplaçant » récupère la livraison et grimpe livrer le client, pendant que l’officiel fonce vers sa prochaine mission.
Le concept a même été poussé à la perfection. Shao Ziyou, pionnier du genre devant la SEG Plaza, a monté son propre petit réseau : il délègue à des assistants, gardant un petit pourcentage à chaque course. À l’heure de pointe, il peut coordonner 600 à 700 commandes ! Ici, la « gig economy dans la gig economy » s’organise avec autant de sérieux qu’un plan d’attaque secrète.
Précarité, compétition et zones grises : la face cachée du gratte-ciel
Ce petit monde n’est pas tendre. La concurrence s’est si vite aiguisée qu’elle génère aujourd’hui rivalités et accrochages fréquents. Une simple erreur d’adresse peut coûter cher : les plateformes sanctionnent tout retard, et le livreur officiel n’hésite pas à reporter la pression sur ses assistants. Selon le New York Times, les disputes en pleine rue pour quelques étages mal indiqués sont monnaie courante, même si la tempête finit souvent par se calmer. Résultat, c’est parfois la guerre des prix, chaque livreur jouant du rabais pour séduire la clientèle… quitte à gratter des centimes, encore et toujours.
La situation s’opère dans une totale informalité :
- Pas de contrat, pas d’assurance, et encore moins de droits sociaux. C’est la débrouille dans un vide juridique total.
- La précarité attire : certains enfants très jeunes ont déjà tenté leur chance, souvent à la suite de vidéos qui font le tour des réseaux sociaux locaux.
- Suite au tollé, les autorités n’ont eu d’autre choix que de limiter l’accès à ceux de plus de 16 ans. Mais au fond, la fragilité de la situation reste partagée en bas du gratte-ciel parmi tous les candidats à la livraison express.
Ce phénomène observé au SEG Plaza est un pur concentré de Shenzhen : métropole en ébullition, où la précarité se niche dans les interstices de l’innovation urbaine et où la débrouillardise est une question de survie.
En conclusion : la prochaine fois que vous grognez contre un ascenseur un peu trop lent, pensez à Li, à ses collègues et à ceux qui, chaque jour, gravissent les sommets pour nous livrer sandwichs et sushis. Dans la cité des géants, parfois, la survie se joue à 28 centimes près. Prenez-en de la graine avant de râler au bureau de poste !
