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L'EDITO du 27.11.06
Mortes les feuilles
L’entrée en matière de l’hiver s’ouvre avec le bilan annuel des malades du sida. Au-delà des constats toujours plus alarmants, des discriminations qui se reflètent dans les additions, des propos des uns en guise d’action et des actions des autres en guise d’impuissance, il nous reste les balades en forêts pour voir les feuilles tomber. Le spectacle est suffisamment lumineux pour nous faire pleurer. La beauté de nos vies raisonnablement fragiles nous empêche d’espérer survivre.
Pas de chiffres. C’est assez. Vous les avez à votre disposition partout, dans toute la presse à l’unisson de la déconfiture. On voudrait bien faire de l’humour, mais c’est impossible. Trop de morts, de malades encore, de lacunes chroniques. Défaut d’argent, de prévention, de protection, d’intérêt pour cette matière, ce virus. Comme pour chacune des misères humaines, le sida sert les bénéfices de ceux qui manipulent sans vergogne aux premiers rangs desquels les hommes et les femmes politiques (il faut compter avec elles).
Prenons pour exemple le numéro un de l’Éducation national. À grands renfort d’effets d’annonces, tout comme notre cher Chef d’État qui ne croit en rien qu’en lui-même, il promettait des capotes en libre accès pour tous et toutes dans les établissements du secondaire. Aiguillonné par le Président de Aides, monsieur le Ministre se défend de n’avoir rien fait. La preuve, dit-il, un lycée français sur deux est pourvu de distributeurs. La moitié, c’est bien là le problème. La demi-mesure comme excuse à l’à-peu-près. L’action tiède qui sauve la face et permet de déclarer que c’est à moitié plein pour faire oublier que c’est à demi vide. Voilà qui justifie aussi d’avoir du grain à moudre en cas de crise, de creux, de nécessité de « crapotage » politique. La tendance lourde en politique est de conserver pour qu’ils perdurent, les sujets qui fâchent. En effet, tout ce qui fait mal est bon pour servir le pouvoir. Le sida comme n’importe qu’elle autre misère. Cela offre l’occasion dès que ça chauffe, de se présenter en faiseur de bonheur ou du moins, de promettre à grands mots l’intervention qui nous y mène à petit pas. Si petit que tout illustre mon propos. Les chiffres parlent d’eux-mêmes.
L’Afrique au sud se meurt. Les laboratoires du nord s’enrichissent. Les privilégiés de l’occident se paient le luxe de la roulette russe en recommençant à baiser sans capote histoire de se faire des frissons, etc.
Pendant ce temps, nos amiEs encore vivantEs, ceux et celles qui survivent avec la bestiole dans le sang, se recomposent des existences. Ils et elles nous servent de miroir et nous aident à relativiser nos crises de nerf quand nos voitures tombent en panne, quand nos chefs nous jouent leur petites crises existentielles, quand le café refroidit, quand nous perdons un bouton de manchette, quand nous croyons vivre au travers de nos détails.
Regardez les forêts en ce moment. C’est l’automne et c’est beau.
Lionel DUROI pour
Gayvox.com
Illustration : Bernard Renard "Des chiffres et des Lettres" by Fran