Jean Le Bitoux, "Citoyen de seconde zone". Voilà l’auteur et le titre du livre paru chez Hachette en mai 2003. Hervé Chevaux et Bruno Proth, "Trente ans de lutte pour la reconnaissance de l’homosexualité en France (1971-2002)". Voici les coauteurs et le sous-titre. Tout un programme.
Je referme le livre lu. Mes a priori négatifs sur les positions de l’auteur au regard de certains sujets sont à peine atténués par les pages qui suivent immédiatement la 228 où l’informatif fait enfin un peu place au souci général de l’ensemble de communiquer subjectivement. Ce qui n’est pas une tare en soi, certes.
Pour lire du Le Bitoux il y a deux solutions ou deux approches. Soit on connaît un peu l’histoire du mouvement homo et les positionnements, les intérêts personnels de chacun des acteurs, soit on est ignorant de tout ou presque et votre lecture peut s’en trouver grandement simplifiée comme un innocent qui croit en Dieu et lit la Bible.
Je ne m’attarderai pas sur les interventions de l’historien Hervé Chevaux et du sociologue Bruno Proth qui ponctuent le récit d’une vie de militant que raconte Le Bitoux. Ces parenthèses, ces textes en italiques font parfois double emploi. On a l’impression de désagréables redites qui font taches. Sans compter que, parfois, on ne voit pas où est l’historien ni le sociologue, bref, où est le supplément d’analyse.
Je m’attarderai donc sur le sous–texte de ce livre, ce que l’on peut en penser quand on sait quelques petites choses qui font le sel et l’intérêt à mon sens, d’un tel texte.
La pensée brouillée et la bouillie du verbe = archives froissées
J’ai bien envie d’opposer pour commencer, le situationnisme dont se réclame Le Bitoux à l’opportunisme qu’il dévoile sans le vouloir. Les questions existentielles que se pose le jeune homme au début de sa vie n’ont rien d’extra ordinaire. C’est parce qu’elles sont la banalité même, qu’elles se rapportent au plus grand nombre, qu’elles méritent éventuellement d’être relatées pour justifier le militantisme gay de son auteur. Bien. Quand il s’agit de justifier un malaise personnel, Jean Le Bitoux se tourne vers la littérature de Gide et Peyrefitte (p. 33) pour déclasser un sens littéraire, et faire comme si l’absence de valeur qu’il décèle n’était qu’au regard du politique. Or, ce qu’il appelle la "confusion des genres" est celle qu’il ne capte pas. Ce qui fait tout l’intérêt d’une certaine littérature d’époque, s’est justement de n’avoir pu s’exprimer à la Dustan et d’avancer de biais comme les crabes qui font rire les enfants.
Mes doutes, mes à priori, mes convictions sont installées dès la page 35 où l’auteur prend pour référence la Revue du CADHP. Je tombe à la renverse ! Et je vis poindre ce que je craignais : l’auteur va me faire avaler des couleuvres dans ce livre qui, en fait, prépare les arguments d’une légitimité qu’il doit trouver.
En effet, Jean Le Bitoux est à la tête du Centre d’Archives Homo soutenu par la ville de Paris, dont le cadrage scientifique ainsi que les aspects fédérateurs sont forts critiqués par ceux qui sont concerné(e)s car ils ne s’y reconnaissent pas. On a les motivations qu’on peut.
L’œuvre en construction avait commencé avec les bouquins précédents "Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel" et "Les oubliés de la mémoire". Le livre d’aujourd’hui est le point culminant de la révélation des intentions qui avancent masquées, car les précédentes parutions avaient au moins deux intérêts : la première de nous instruire sur un cas illustrant une vérité d’époque (la déportation homosexuelle) la seconde de nous informer que Jean Le Bitoux n’est pas un penseur, encore moins un historien au sens que peut prendre le terme au regard de la postérité littéraire. Passons.
Il faut savoir que Jean Le Bitoux bataille, ferraille et se démène depuis des mois pour exister. Il aimerait qu’on se souvienne de lui en plus de pouvoir en vivre. Il pose donc les jalons de la reconnaissance, en plus de sa légitimité. Il a besoin de crédibilité aussi pour imposer son centre d’archives parisien qu’il a monté dans son coin et qu’il aimerait voir reconnu par le plus grand nombre alors qu’il n’y a pas moins fédérateur qu’un projet porté par ce monsieur. (Qu’on se rassure, il n’est pas le seul à agir ainsi sur la planète homo. A croire que c’est une constante en pays de gays). Mais je m’éloigne du livre. Normal, tout est transversal, de biais, dans ce livre qu’il faut lire en connaissance de cause.
Le Bitoux nous prouve qu’il a l’esprit ARCHIVES tout au long du livre. Normal, c’est son actuel combat. Celui d’un individu qui voudrait qu’on retienne son sens communautaire alors qu’il ne sait pas fédérer. Il exhume quelques archives personnelles pour étayer quelques propos et s’ingénie à rappeler qu’il a beaucoup donné de sa personne en toute occasion, pour le bien du plus grand nombre sans omettre de dire qu’il a souffert, souffert, beaucoup souffert. On a envie de lui répondre : faudrait savoir, on a le sens de l’abnégation ou on ne l’a pas. On a plaisir à donner ou on ne l’a pas et dans ce cas il fallait choisir et assumer de penser à soi d’abord. C’est toute la problématique du personnage, de la vie de ce personnage de roman noir et scabreux.
Les perles qui font tâches
Je souris quand je lis (p. 161) qu’il
décore la cage d’escalier de son immeuble d’œuvres d’art, (p. 120) qu’avec Deleuze et Guattari la substantifique moelle a disparue et que selon lui, le mouvement homo français est à reconstruire. Dois-je être en extase devant Saint-Jean Le Bitoux quand
il sert d’écrivain public à des travailleurs immigrés ou à des analphabètes ? (p.117). Jean Le Biroux
offre un entretien inédit avec William Burroughs au magazine Gaie Presse (p. 146). Jean Le Bitoux, avec son cachet négocié par Dominique Fernandez pour un reportage télévisé (auquel il collabore),
invite, royal, l’équipe de Gai Pied dans un restaurant ! (p. 206). Jean Le Bitoux
est victime quand il est mis en minorité et qu’il quitte Gai Pied (p. 250). Il parle aussi de "
mon attaché de presse" (p. 272). So chic ! De "
mes rayonnages d’archives" une obsession ! (p. 274). Heureusement, Michel Foucault lui a dit : Vous avez une énergie formidable, et ce n’est pas l’énergie du désespoir" (p. 276). Il fallait bien ça ! Comme il fallait un David Girard pour lui écrire : "… je pensais que vous vous étiez retiré dans un couvent… Cher Le Bitoux, merci de m’avoir tellement amusé." (p. 277). Entre le propos convenu et le propos cynique, quel est le plus instructif, lequel fallait-il entendre vraiment pour parvenir à faire un choix de vie clair avec soi-même ?
Je pourrais ajouter des exemples à foison : "…
mon équipe journalistique" (p. 294). Ou encore : "
J’ose m’exprimer au nom de notre communauté" (p. 294). C’est comme d’habitude et il fait semblant d’être contrit. Et puis Jean Le Bitoux ne fait rien par intérêt personnel, bien sur, c’est toujours au nom d’un intérêt supérieur : "En hommage à leur mémoire, Dominique et moi restâmes pendant dix ans administrateurs de la Gay Pride". (p. 231). Et aussi : "
J’offre 200 de mes livres au CGL" (p. 361) ainsi que "…d’immenses plantes vertes de ma cousine peintre…" (p 362). Sans lui, il n’y a rien ? Trop bon le monsieur. Quel intérêt de l’écrire si ce n’est pour dire, exposer, faire en sorte qu’on se souvienne de cette grandeur, de cette générosité sans borne…
La rancœur est mauvaise conseillère.
Quand Jean Le Bitoux quitte Gai Pied, suivi de quelques autres, c’est "une véritable hémorragie journalistique qui vide le journal de son sens" évidemment. Et les autres, tous des cons ? C’est ainsi qu’il exige que soit publiée la liste des démissionnaires du journal en page 3 même s’il sait que "cette publication risque de déprécier l’image du journal". Traduire : Je ne suis pas d’accord et je vais vous faire payer votre manque d’allégeance, votre lucidité, vos égarements quitte à prendre le risque de faire couler et se noyer tout l’équipage. Sympa le monsieur ! Comment croire après ça que l’auteur s’était engagé dans cette aventure pour cette aventure et non par souci d’orgueil, de notoriété, de reconnaissance ? Comme le jouet est cassé selon lui, il n’hésite pas à y mettre le feu…
Le passage de la revendication politique aux aspects plus commerciaux de la publication ne s’explique pour Jean Le Bitoux que par la tentation des autres de céder aux "sirènes de la facilité, des cocktails et du parisianisme (p. 249). On notera le raccourcie analytique. Ce qu’il manque à l’auteur, ici comme ailleurs, c’est un peu de subtilité gommée, empêchée par la rancœur.
C’est comme d’aller reprocher à certains d’avoir utilisé des noms d’emprunt, des pseudonymes. Et d’un, de quoi je me mêle ? Et de deux, l’auteur croit détenir LA raison personnelle du bien fondé de chacun et distribue les mauvais points comme s’il détenait la vérité particulière qui a fondé l’usage de ces noms d’emprunt. Cet orgueil immodéré de croire qu’on peut se permettre d’interférer dans les choix personnels de chacun est proprement repoussant.
Autre exemple : Jean Le Bitoux se targue d’avoir critiqué "vertement la dérive communautariste gay qui fait perdre ses repères à la jeune génération" (p. 277). Je ris ! Nous connaissons tous plus ou moins de jeunes gays plus ou moins consommateurs de produits plus ou moins estampillés gay et qui ont plus souvent le sourire aux lèvres que d’autres qui continuent de se penser de seconde zone. Ca fait du bien à ce point de souffrir ? Sans compter qu’avec des pensées pareilles et surtout de telles analyses de comptoir, on ne va pas loin, à part cerner l’auteur et ses non-dits.
Volontaire ou salarié dans une structure gay, Le Bitoux, n’est jamais à sa place vraiment. (p. 366). Il a d’ailleurs passé son temps à démissionner… Les manières quelque peu hargneuses et potaches de revendiquer des droits aux débuts de sa vie de militant semblent lui plaire. Tout se gâte quand il s’agit de grandir et de concilier les espoirs, les illusions, les rêves et la réalité. Quand il devient salarié de AIDES, il n’est encore pas à sa place. L’analyse des travers qu’il croit déceler dans la structure est plus révélatrice de son incapacité à voir les évidences. Pour cela, il faut la distance et les outils conceptuels qu’il n’a pas. En effet, Daniel Defert avait trouvé le moyen de faire en sorte que le travail et la valeur des volontaires (entendre : des bénévoles) soient reconnus. Ce qui est loin d’être le cas de bien des structures qui utilisent des bénévoles qui se lassent vite de donner de leur temps et de leur personne sans retour, sans reconnaissance. Mais Jean Le Bitoux "analyse" la chose autrement : "L’attribution statutaire des pleins pouvoirs aux volontaires génère également d’autres problèmes. Certains d’entre eux, qui n’existent socialement qu’à travers l’association, y déversent parfois le malaise de leur vie. Le sort qu’ils réservent à leur vie sociale et à leur sexualité en dehors du terrain associatif est un des points sensibles. Mais tout reste dans le non-dit." De qui parle t-il ? De lui ou des autres ? Des autres qui lui renvoient une image de lui quand il était bénévole ailleurs ?
Souvenirs…
Et je me rappelle soudain le monsieur que je voulais rencontrer pour l’interviewer dans le cadre d’un mémoire de maîtrise en 1995, dans son bureau de AIDES justement. Difficile à joindre déjà le Monsieur. Il fallait insister pour obtenir un rendez-vous. Face à lui, j’expose ma problématique et lui soumets les questions que j’avais préparées avec mon directeur de mémoire. Il n’empêche, l’employé de AIDES critique l’étudiant, commente son travail, remet en cause la manière de procéder et rend la tâche de son visiteur encore plus difficile. Le petit professeur de piano voulait faire la leçon…
Si la lecture de ce livre vous marque comme une rencontre avec son auteur, restez calme. Dites-vous que le temps se charge de ce qui doit rester en mémoire. C’est comme les archives. Elles n’ont d’intérêt que bien gardées, bien organisée, bien utilisées.
Lionel Duroi pour
Gayvox.com
Citoyen de seconde zone, de Jean Le Bitoux aux éditions Hachette, 450 pages, 24 €
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