ETIENNE DAHO
TROP CONTENT !
Par
Brigitte Canny
« Etre heureux, ce n’est pas plus difficile qu’on soit bi, hétéro, homosexuel, puisque c’est une lutte permanente pour être debout et faire son espace ! »
Etienne Daho, à bientôt 50 ans, bouffe la vie. Plus libéré, il se prend moins la tête. Invité à définir sa musique, car des termes comme nostalgique ou mélancolique ne collaient pas du tout à cet éternel jeune homme que retrouvait Tribu Move, il s’anime : « Ma musique est pleine d’amour, de liberté surtout, elle est libre parce que je suis quelqu’un de libre ! C’est tout sauf mélancolique ! Je pense que les gens ne me connaissent pas du tout et n’ont aucune idée de la personne que je suis. C’est de ma faute, je pense, parce que pendant longtemps, je ne voulais pas faire d’interview et tout ça. Mais aujourd’hui, j’ai envie de communiquer, j’ai envie de montrer… ». Montrer, il le fait, avec le DVD Live de « Sortir Ce Soir - Live 2004 », l’intégrale de son concert « Réévolution Tour » ; communiquer c’est aussi échanger, partager avec son public et revivre des chansons qu’il retrouve avec un vrai plaisir. D’ailleurs, très souriant, Etienne Daho d’entrée de jeu s’est levé, et est allé chercher son disque en disant : « Vous l’avez eu, le disque ? ». Bah, non, rien reçu… « C’est normal : je viens de le recevoir, alors je vous le montre parce que je suis trop fier : c’est trop la classe ! J’aime beaucoup cette photo ! ». Il me montre la photo de la pochette, puis ouvre le trois volets : « C’est cool hein ? ». Il était heureux, tout simplement heureux, comme un gamin qui montre fièrement le grand dessin qu’il vient de terminer ! Les trois photos, géniales en effet : une salutation au public en trois étapes ! Les choses se renversaient, celle qui devait poser des questions, en recevait d’entrée ! Génial… Tout pouvait commencer, dans le désordre plutôt, librement en tout état de fait !
Vous aimez beaucoup l’image ?
Oui bien sûr ! Le graphisme m’intéresse beaucoup : j’ai fait des études d’arts plastiques entre autres. C’est normal d’avoir envie d’avoir de belles choses, c’est une drogue ! J’aime bien me droguer aux belles choses, aux bons sentiments... Je m’accroche à tout, donc à la beauté. J’avais envie de faire une pochette qui soit dans le trip graphique des années 50 : un Live, mais pas comme d’habitude, dans la série « Tartenpion in Person » avec une photo studio, et une pauvre petite photo noir et blanc derrière, du mec en live. Avoir le logo le plus gros possible -alors qu’on cherche toujours à les rendre plus petits-, moi je trouve que c’est une belle façon d’arriver chez Capitol ; le montrer vraiment. Je trouve ça très beau !
Ca participe d’un certain perfectionnisme...
C’est plus : être juste. Une pochette, si elle est jolie, c’est bien ; si on a une bonne gueule dessus, encore mieux (ça permet encore de faire illusion...) mais il y a aussi une relation qui doit être idéale par rapport à la musique ; ça n’est qu’une vitrine, donc ce n’est jamais anodin ! C’est vrai que cette fois-ci, c’est un peu particulier, parce que j’arrive chez Capitol (j’étais arrivé au bout de mon histoire avec Virgin Records). J’adore le logo de ce label : il représente les albums des Beach Boys, de Franck Sinatra et tout ça. Avoir sur le C.D., l’hirondelle violette, comme sur les originaux, c’est important pour moi et ça me fait hyper plaisir !
25 ans de carrière... Toujours aussi heureux de faire ce métier ?
De plus en plus, de plus en plus... parce que j’ai mon îlot, j’ai mon espace. Je suis moins obsédé par l’idée de la perfection. Quand on est un jeune mâle, on est là à essayer de bouffer le monde. Je fais ce métier avec plus d’autorité, c’est-à-dire de maturité : j’arrive à communiquer ce que j’ai envie de faire d’une manière beaucoup plus aisée qu’avant ! Globalement, c’est pas mal pour quelqu’un qui est arrivé, qui était étudiant, qui n’y connaissait rien, qui a tout découvert, qui a eu de l’attention sur lui... Tout est allé vachement vite et il n’y a pas de bouquin qui apprenne ça ! Il faut se démerder à vivre avec ça, ce truc qui arrive dans votre salon, dans votre chambre... Je suis plus apaisé aujourd’hui ; en tout cas, je suis arrivé où je voulais, ce qui est déjà pas mal. Je reviens de loin quand même !
Pourquoi dites-vous ça ?
Parce que... ce n’était pas gagné à la base : j’étais un enfant autiste, j’ai eu une enfance un peu difficile. Ca aurait pu mal tourner : je ne suis qu’un petit immigré qui a passé sa vie dans une cité jusqu’à l’âge de 18 ans ! Je suis content : je m’en suis bien sorti !
Un Best Of ne reprend-il pas les chansons que l’on aime et qui sont à tout le moins marquantes ? De ces instants de vie vécus intensément qui renvoient à des périodes très personnelles, lesquelles peuvent cependant être remuantes…
Appeler un C.D. et un DVD live « Sortir ce soir », ça a un côté festif : on y va, il y a un plaisir direct. J’ai un très bon rapport avec mon catalogue, avec mes chansons…. même les plus anciennes. Prenons « Sortir Ce soir », qui est un exemple type. A l’époque (c’est sorti en 82 ou 83), j’aimais beaucoup la chanson (car elle voulait dire exactement ma vie d’alors) mais je n’aimais pas du tout les arrangements ! Franck Darcel, le producteur, qui est un ami aussi, avait eu la main un peu lourde pour qu’elle rentre à la radio, et penser qu’elle puisse avoir un potentiel commercial m’avait beaucoup gêné : c’était comme de baisser un peu mon froc. Je ne l’avais pas rechantée à cause de ça ! Cette fois-ci, je l’ai reprise en changeant complètement les arrangements et je l’ai retrouvée intacte ! Et j’ai retrouvé un plaisir dingue avec cette chanson, en voyant que ça faisait aussi tellement plaisir aux gens… C’est ça qui est dément ! Tout ça pour dire que l’on peut retrouver les chansons, même si choisir, c’est très compliqué. Bien sûr les gens qui viennent vous voir ont envie d’entendre des tubes, mais ce n’est pas juste entendre des tubes, c’est une addition de pleins de souvenirs, des choses anciennes, qui sont très intimes -même si on ne se connaît pas-, une intimité, comme une confidence ; donc il faut faire de la place pour ça. Moi-même, en tant que consommateur, quand je vais voir les autres, j’aime bien entendre les chansons que je connais : ça fait plaisir. Ensuite, il faut aussi faire de la place pour des chansons qui ne sont pas bien connues, mais dont j’ai besoin pour qu’il y ait un équilibre, que ce ne soit pas qu’un best of à la mitraillette ; enfin, il faut aussi faire de la place à un album qui vient de sortir, -parce que c’est ça : j’accompagne un album qui vient de sortir. Trouver l’alchimie de toutes les chansons, ça n’est pas évident, ni de retrouver les chansons. Je pense à « Week-End à Rome », que tout le monde connaît : chaque fois, dans chaque tournée, je me dis : « oh la la, comment reprendre, comment retrouver l’envie de la chanter ? ». Parce que je sais que si je ne le fais pas, je vais me faire massacrer (rire discret)… Donc à chaque fois, je me fais mon petit rebelle pendant 5 minutes, en me disant « je ne la chanterai pas ! ». Et puis, en fait, je me fais gauler ! En répét, celle-là me posait un problème, alors on l’a faite, sans les voix, sans rien, on l’a foutue vraiment à poil et là, j’ai compris pourquoi cette chanson comptait vraiment pour moi ! C’était vraiment génial de comprendre que je l’aimais toujours, que je la retrouvais dans une version que j’aime et dès le premier accord, ça a fait une ovation vraiment incroyable : un truc, une clameur qui monte, c’est submergeant, c’est fort ! Alors là, c’est vraiment beaucoup, beaucoup d’émotions !
Quel effet ça fait de se voir sur le DVD ?
J’aime bien parce que je suis très souriant et je vois le plaisir que j’ai pris. Pour moi, c’est flagrant ! J’ai mon T-shirt pourri qui tient debout depuis 10 ans ; je suis monté sur scène habillé comme j’étais pour la balance, en après-midi. J’ai lancé un truc sans réfléchir ! J’aime bien ce truc hyper direct ! Le live a été filmé à l’arrache… Bruno Sevestre, le réalisateur, a été prévenu la veille qu’il devait tourner… Donc il est arrivé avec tous ses cameramen qui n’avaient pas vu le show. Ça aurait pu être une catastrophe, mais ça s’est retourné à notre avantage, finalement, parce qu’il y a un côté très rapide, un peu crade et un peu spontané, comme était le show et qui a servi le show. Ça aurait pu être terrifiant ! Et le live est pareil : rien n’a été refait. C’est du vrai live, avec les petits accidents d’un live, qui donnent le côté vivant. Vraiment : on a toujours tendance à minimiser les Live… Moi, c’est carrément un de mes disques préférés, parce qu’il y a une énergie et une émotion que je n’aurais peut-être pas pu capter dans un album studio, qui est toujours plus posé, réfléchi, plus colère… Faire la parade nuptiale autour d’une chanson pour que tout d’un coup, elle soit parfaite ! (rire libéré à l’évocation de la situation…) : des fois, il faut essayer de « voir » les chansons… c’est pas gagné !
Comment vivez-vous l’admiration du public gay ?
C’est normal parce qu’il a toujours été là. Moi, c’est une partie de ma nature, et ça n’est pas complètement ça non plus. Forcément, je partage plein de choses. Ceci dit, je pense que mes chansons sont assez universelles : on est tous pareil, on cherche tous la même chose ! Etre heureux, ce n’est pas plus difficile qu’on soit bi, hétéro, homosexuel, puisque c’est une lutte permanente pour être debout et faire son espace ! J’ai une théorie, mais je ne sais pas… Etre hétéro, être homosexuel, n’est pas un mode de vie ! Je refuse que le monde soit compartimenté. Ca n’aide personne ! Etre heureux, vivre ce que l’on est, quoi que l’on est, si on ne fait de mal à personne, plutôt le vivre bien et s’assumer intégralement, comme on est, sans essayer de correspondre à un groupe. Mais, c’est un point de vue qui peut peut-être encore changer. Je n’ai jamais réussi à me situer, et je n’ai pas l’impression qu’il faut que je fasse un choix, parce que pour l’instant c’est mon équilibre. Parfois j’aime un homme, je suis très heureux ; parfois j’aime une femme, et ça me rend heureux. C’est une donnée de l’être parmi plein d’autres, ce n’est pas la chose la plus importante. C’est plus large que ça ! Quand je vois quelqu’un, je ne me dis pas, il est hétéro ou il est gay, et ça va modifier mon comportement… sauf si cette personne est amoureuse ! Ca permet de taper large, mais enfin… c’est du boulot ! (Rires libérés).
Que pensez-vous de l’homoparentalité ?
Mais là aussi, c’est pareil ! Il y a des parents gays qui seraient plus à même d’élever un enfant dans l’amour que des parents hétéros, et l’inverse aussi. Moi, je vis dans un monde où ce n’est pas aussi tranché. Peut-être que je vis dans un monde imaginaire, mais je n’ai pas l’impression ! Je pense que tout dépend de ce que l’on a à transmettre à un enfant. Si on a des jolies choses à transmettre, il faut les transmettre bien, point barre. Evidement, il faut légiférer aujourd’hui parce que c’est un moment important. Je ne vois pas où est le problème. Evidemment, on brandit le drapeau de « oui, mais si c’est un enfant qui est issu de parents gays, ça va être dur à l’école » et tout ça. C’est dur pour tous les enfants ! De toute façon, il y a beaucoup d’enfants qui appartiennent à des structures monoparentales ; d’autres dont les parents sont métro-boulot ; d’autres trop aimés, qui doivent être les meilleurs et qui en souffrent ; d’autres encore qui n’ont pas été regardés par leurs parents et qui en souffrent aussi. On a l’impression que tout le monde souffre ! Les parents, faut savoir les mettre de côté et vivre sa propre vie, avoir sa propre conscience, et ça, c’est un travail quotidien, un travail personnel et non un travail dans le groupe. C’est mon travail, pour avoir la lucidité perso, le recul sur moi-même et sur les autres pour bien vivre moi et les autres. Dieu sait que c’est long et j’espère bien que j’y arriverais. Après, le reste, c’est un faux problème. Peut-être que moi je n’ai pas souffert de certaines choses, mais je ne m’en rends pas compte. On nous apprend à être des petits mecs, des petits robots consuméristes : « achetez, achetez, achetez pour combler une angoisse ! ». Or la base, on ne nous la transmet pas parce qu’on ne l’a pas transmise aux parents ! C’est vraiment un travail perso et un truc de chaque instant : ne pas compter sur les autres. Peut-être qu’on le rencontre à travers l’amour. C’est une expérience spirituelle, l’amour, et même sexuelle : l’expérience sexuelle peut être mystique. C’est la rencontre de l’amour qui est le vrai révélateur de soi-même, et pas du tout l’amour des parents !
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Avec l'aimable autorisation du magazine TRIBUMOVE. 2005