- Shahada en salle
SHAHADA de Burhan Qurbani
Film allemand, 1 h 29
Faire de son film de fin d’études un premier long métrage distribué dans les salles et vendu à l’étranger est, en soi, une belle réussite. Que ce coup d’essai ait aussi été sélectionné en compétition au Festival international de Berlin (l’an dernier) relève de la prouesse.

À n’en pas douter, Burhan Qurbani, jeune cinéaste allemand d’origine afghane, se révèle au public à travers une œuvre forte et, à 30 ans, fait preuve d’une réelle maturité en s’attaquant à un sujet particulièrement difficile.
Shahada croise plusieurs destins de jeunes hommes et femmes issus de la communauté musulmane de Berlin. Tous ont en commun une souffrance qui les amène peu à peu à la rupture dans le contexte particulier de l’islam et d’une existence ancrée dans l’Occident d’aujourd’hui.
Ismail est policier, poursuivi par le souvenir douloureux d’une bavure et sur le point d’abandonner la femme qu’il aime et son enfant. Maryam, étudiante, fille d’un imam, met fin à une grossesse non désirée, dans une semi-clandestinité qui lui fait prendre des risques pour sa santé. Sammi, cuisinier vivant seul avec sa mère, prend conscience de son homosexualité.
Une œuvre forte et riche sur la difficulté d’être
Autant de trajectoires qui mettent en exergue la difficulté pour les personnages à atteindre leur vérité, mettent à l’épreuve leur conscience, leurs idéaux et les amènent à s’accuser de déloyauté. En choisissant ce thème, Burhan Qurbani est pleinement conscient de se confronter à des questions taboues.
« La Constitution allemande dit que l’art et l’éducation doivent être libres de toute censure, confie-t-il. Pour moi, ce qui est de l’ordre du tabou est par nature antidémocratique. Le cinéma doit être quelque chose de risqué. J’ai choisi ce sujet parce qu’il existe et que personne n’en parle. »
Si la mise en scène de Shahada laisse place à quelques séquences assez éprouvantes, le propos évite toute facilité pour laisser place à la grande complexité des situations. Avec, en arrière-plan, la figure du père de Maryam, symbole d’un islam ouvert, auquel sa fille, dévorée par le désespoir et soudainement tentée par le radicalisme, lancera : « Tu es tellement tolérant que tu as oublié d’être musulman. »
A travers le dilemme que vit Sammi, l'un des trois personnages, la réalisateur fait part d'une réalité difficile à accepter dans le monde musulman: l'homosexualité: "Sammi va jusqu’à commettre un acte interdit par l’Islam – embrasser un garçon – et l’enjeu est de savoir comment il le supportera. (...) La réalité est que beaucoup de gays musulmans se marient par contrainte ou sont rejetés par leur famille. Il est très difficile de briser la loi du silence dans ce domaine. Là encore, la religion peut être un facteur aggravant de culpabilisation, même si le poids de l’homophobie dans la société est déjà lourd." rapporte le cinéaste.

En 2002, Burhan Qurbani intègre l'Académie du Cinéma de Baden-Württemberg où il étudie la réalisation. Au cours de son apprentissage, il réalise quatre courts-métrages qui sont sélectionnés dans divers festivals étrangers. Son dernier, intitulé Illusion, fait sensation : en neuf minutes, il dresse le portrait d'une jeune femme qui s'entête à travailler dans l'illégalité, après la perte de son emploi. Il est salué notamment par le Prix de la Critique Allemande, le Prix du Jury au Festival International du Film Court de Hambourg et le Prix de la Révélation de l'Année au Festival International du Film Middle East d'Abu Dhabi. Son premier long métrage propose de dresser le portrait de trois jeunes musulmans de Berlin qui tentent de concilier leur religion et leurs aspirations occidentales. Ce premier film est aussi son projet de fin d'études.
Le réalisateur raconte combien il a été difficile (et stimulant) de tourner avec des moyens réduits: "Shahada a été tourné avec un petit budget, on a multiplié les types de caméra, on a dû se battre pour emprunter une steadycam juste pour quelques jours, mais chaque obstacle technique nous a poussés à tester, inventer, en tous cas tenter quelque chose."
Le réalisateur s'inspire pour une grande part de son expérience personnelle pour évoquer les trois destins de jeunes musulmans tiraillés entre la rigueur des traditions et leur envie de libertés: "Pourquoi suis-je devenu réalisateur ? La réponse est dans mon parcours personnel, dans la façon dont j’ai vécu la confrontation entre mon éducation religieuse et ma vie en Allemagne. Plusieurs événements m’ont marqué, comme le divorce de mes parents et mon éducation au sein d’une communauté musulmane assez stricte."
Publié le 29 janvier 2011
À travers ces portraits douloureux, Burhan Qurbani ne signe pas un film sur la religion, mais une œuvre forte et riche sur la difficulté d’être, la culpabilité et l’insoutenable sensation d’enfermement intérieur.
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