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Culture & Cinéma

Réalisation



Entretien avec Lisa Cholodenko, réalisatrice et scénariste, et Stuart Blumberg, scénariste

Vous avez écrit le scénario ensemble.
Comment s’est passée votre collaboration ?

LC : Cela a été un long processus qui nous a demandé plus de quatre ans de travail.
SB : Nous avons tout traversé, tout écrit ensemble. Presque comme frère et sœur…
LC : Nous nous sommes rencontrés il y a de nombreuses années à New York.
SB : Nous nous sommes toujours très bien entendus. J’ai connu Lisa grâce à un ami commun et nous sommes devenus amis.
LC : Nous nous sommes retrouvés dans un coffee shop de Los Angeles. Stuart m’a demandé ce que je faisais, et je lui ai dit que je travaillais sur un scénario, mais à l’époque je n’en étais encore qu’au début et j’étais en pleine angoisse de la page blanche.
Mon deuxième film, LAUREL CANYON, était sorti et j’avais réalisé quelques projets pour la télé, mais j’avais très envie d’écrire un scénario original. Tous ceux qu’on m’avait envoyés portaient sur des sujets qui ne m’intéressaient pas. Je crois qu’à l’époque, j’avais déjà entamé mon évolution vers des choses plus personnelles, je me sentais davantage attirée par des histoires reposant sur des personnages forts.
SB : Lisa m’a dit : « Je veux écrire un film plus grand public sur des mères qui ont eu des enfants grâce à un donneur de sperme. » J’ai répondu que c’était amusant parce que de mon côté, j’avais envie de faire quelque chose qui se rapproche davantage des films qu’elle faisait, un film dans l’esprit du cinéma indépendant.
LC : Je lui ai brièvement raconté mon idée, qu’il a trouvée très intéressante pour des raisons qui lui sont personnelles.
SB : Oui, en fait j’ai donné mon sperme quand j’étais à l’université.
LC : J’avais des amis des deux côtés de l’équation et ma compagne et moi essayions d’avoir un enfant. Il y a eu beaucoup d’histoires sur les enfants nés par insémination artifcielle dans le New York Times et dans « 60 Minutes », et ces enfants sont maintenant des adultes.
C’est une conception de la famille complètement nouvelle, un autre schéma, une autre identité.
Stuart avait donc envie de tendre vers le cinéma indépendant, et de mon côté je pensais qu’il pourrait être intéressant de travailler avec une personne qui avait une sensibilité plus commerciale. C’était une bonne association.

Comment s’est déroulée l’écriture du scénario ?
SB : Nous avons passé plusieurs mois assis l’un à côté de l’autre à travailler sur l’histoire et la première version du scénario. Toutes les scènes, tous les personnages et toutes les répliques ont été réécrites au moins dix fois.
LC : Nous avons travaillé dans les moindres détails la totalité des aspects du scénario. Nous nous posions mutuellement des questions sur les personnages pour les modeler et créer entre eux des différences. Quand j’avais le sentiment que le scénario devenait superfciel, ou trop politiquement correct, on faisait marche arrière et on cherchait autre chose.
SB : C’était une dynamique intéressante. Les hommes et les femmes sont très différents, dans leur façon de voir et dans leur fonctionnement. J’ai adoré travailler avec Lisa. Parfois je m’asseyais devant l’ordinateur en disant : « Bon, je n’ai pas beaucoup de temps devant moi, alors commençons », mais elle me répondait : « Non, non, raconte-moi d’abord ton week-end. Qu’as-tu fait ? » Je lui disais : « Il faut vraiment qu’on s’y mette », et elle insistait : « Non, parlons un peu d’abord. Il faut qu’on se mette dans l’ambiance. »
LC : Quand je doutais de la qualité du scénario ma compagne me disait : « Continue d’écrire jusqu’à ce que cela te brise le cœur. Si l’histoire résonne en toi, si elle t’émeut, c’est que tu es sur la bonne voie. »
Avec Stuart, nous avons écrit pendant un an et demi. En même temps, j’essayais de tomber enceinte, et cela a fni par arriver. Nous pensions pouvoir faire le film avant la naissance du bébé. Quand nous avons enfn réussi à réunir l’argent nécessaire pour le film, j’étais déjà trop enceinte pour le mener à bien. J’ai donc accouché de mon fils et j’ai passé les deux années qui ont suivi à réorganiser ma vie pour pouvoir être avec lui. Pendant ce temps-là, Stuart et moi avons continué d’écrire, et les modifications que nous avons apportées au scénario l’ont rendu encore meilleur. Le fait d’avoir travaillé dessus pendant si longtemps a aussi renforcé sa dimension visuelle.

En parlant d’image, vous avez tourné le film de façon traditionnelle, sur pellicule.
LC : Oui, avec notre directeur de la photographie, Igor Jadue-Lillo, nous avons tourné en 35 mm.
J’adore la pellicule et je ne voulais pas de cette image froide et ultra-réaliste que donnent les caméras numériques. Je voulais une image avec du grain, une image très photographique, comme celle des films avec lesquels j’ai grandi.

Votre objectif, avec ce film, était-il de faire passer un message aux spectateurs ?
SB : Vous voulez dire un message sur le mariage gay ?
Non. Vous savez, comme le dit une vieille blague : les homos ont bien le droit d’être aussi malheureux que les hétéros...
Quand Lisa et moi avons commencé à écrire TOUT VA BIEN ! - THE KIDS ARE ALL RIGHT, nous nous sommes dit : « Ce sont des choses qui existent, voyons si nous pouvons en tirer une histoire. » Nous nous sommes concentrés sur les personnages, pas sur des problèmes de société.
LC : Je ne me considère pas comme une activiste politique, en partie parce que je pense que les sujets abordés dans le film relèvent des Droits de l’Homme.
Je sais que la question des Droits de l’Homme est aussi une question politique, mais ma contribution dans ce domaine se fait depuis un point de vue créatif et artistique.
Bien sûr, je sais que certains diront : « C’est l’histoire d’une famille atypique, deux mères et leurs enfants. » Mais pour moi, c’est une famille avant tout. Nous l’avons montrée en dehors de tout contexte politique, comme nous aurions montré n’importe quelle autre famille.
SB : Jusqu’ici, les membres de cette famille ont mené une vie très tranquille, presque idéale, mais dans le film on les découvre en pleine transition. L’histoire est riche et complexe, elle est intéressante en soi.
LC : Cette histoire est une exploration de ce que vivent toutes les familles, en particulier celles qui ont des enfants : l’angoisse, les joies et les peines de voir sa famille changer et évoluer. Que l’on soit homo ou hétéro, célibataire, marié, en concubinage, en couple avec une personne d’une autre race ou quoi que ce soit d’autre, nous avons tous des trajectoires similaires. Toutes les familles sont confrontées aux mêmes défis : les rites de passage, les choix à faire, et les efforts pour garder la famille unie. Ce qui entre en ligne de compte dans ces décisions, et ce qui peut vous faire dérailler, sont aussi des choses que nous explorons dans le film.
SB : L’histoire de cette famille est aussi merveilleuse, agitée, imparfaite et étrange que celle de n’importe quelle famille. Quand vous écrivez une histoire comme celle-ci, vous devez explorer les raisons qui poussent les gens à se comporter comme ils le font. J’aime les thrillers et les films d’action, mais étudier la nature humaine peut être très amusant et épanouissant.
LC : Ce qui m’a donné l’envie de devenir cinéaste, ce sont les films que j’ai vus quand j’étais jeune, les films qui avaient un vrai sens de la comédie et de la tragédie. Leurs personnages étaient humains et complexes, et vos sentiments pour eux évoluaient ; votre attachement, votre répulsion croissait ou décroissait au fil des histoires.
SB : Quand je repense aux films que j’ai faits avant, je me rends compte qu’il y a comme une sorte de modèle : un nouveau personnage arrive dans une situation figée et fait bouger les choses. Je mets en scène des personnes qui essayent de savoir où elles en sont dans la vie, de donner un sens à leur existence, et je fais entrer un autre protagoniste qui sert de catalyseur pour les faire vraiment réféchir à ces questions.

Julianne Moore était-elle votre premier choix pour le rôle de Jules ?
SB : Oui, nous l’avons écrit en pensant à elle. C’était merveilleux de voir la personne que nous avions imaginée dire le texte que nous avions écrit pour elle.
LC : Sur le plateau, Julianne était partante pour tout, même pour les scènes de sexe. Je l’ai rencontrée pour la première fois il y a dix ans. Nous avons discuté plusieurs fois ensemble durant ces années, et un jour elle m’a demandé d’écrire quelque chose pour elle. Je lui ai donc envoyé une première version du scénario de TOUT VA BIEN ! - THE KIDS ARE ALL RIGHT, et elle a rejoint le projet en 2005, quand le film a failli se faire pour la première fois. Pendant quatre ans, elle est restée disponible, elle a attendu de faire le film et de travailler avec moi. Je suis allée la voir à New York et nous avons eu de nombreuses conversations sur la direction que prenait le scénario, sur ce qui changeait chez les personnages et pourquoi. Cela a permis à Julianne de connaître intimement l’évolution complète de son personnage.
SB : Julianne joue d’habitude des rôles de femmes fortes, et nous avons pensé que le personnage de Jules allait lui permettre de faire quelque chose que nous ne l’avions jamais vue faire auparavant. Cela ne veut pas dire que Jules est un personnage faible, elle est seulement plus vulnérable dans sa relation aux autres.

Vous avez écrit le scénario avec Julianne Moore en tête pour le rôle de Jules, alors que vous n’aviez encore personne pour celui de Nic. Retrouve-t-on, par défaut, beaucoup de Lisa Cholodenko dans le personnage de Nic ?
LC : Il y a des parties de moi-même chez Nic, des traits de ma personnalité. Mais je ne suis pas comme elle le soutien de famille…
Pour incarner Nic, nous avions besoin d’un yin pour le yang de Julianne. Cela a pris du temps. Je voulais une grande comédienne, une personne drôle, émouvante, forte, sexy, de plus de 40 ans, et connue. Je savais que je n’irais pas m’asseoir avec cette personne pour lui décortiquer le rôle et le lui expliquer en détail, mais que j’allais simplement le lui proposer. J’ai donc beaucoup réféchi avant de faire ce choix. A New York, Julianne et moi avons discuté de plusieurs actrices, et nous avons réalisé que nous adorions toutes les deux Annette Bening. Je suis donc allée la voir pour lui proposer le rôle de Nic. De son côté, Julianne lui a envoyé un courriel dans lequel elle lui disait : « J’aimerais beaucoup que tu fasses ce film avec nous. »
Cela ressemblait un peu à un mariage arrangé ; la plus grande partie du travail de préparation du film s’est faite en choisissant Annette Bening. Annette et Julianne savaient qu’elles avaient été choisies l’une pour l’autre, et voulaient que cela fonctionne. Elles ont adoré se plonger dans la psychologie et l’univers émotionnel de ce couple.
Comme Annette était à Los Angeles, nous l’avons vue plusieurs fois avec Stuart et moi, pour travailler sur le texte et faire ensemble quelques remaniements importants. C’est un travail qui compte beaucoup pour elle. Très vite, j’ai réalisé que dans la vraie vie elle était comme le personnage que nous avions écrit, une vraie Maman Ours. Cela a donc été facile pour elle de jouer cet aspect du rôle, et d’être complètement impliquée dans la vie de ses enfants.

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