- Ferzan Ozpetek
ENTRETIEN AVEC FERZAN OZPETEK

Comment est née l’idée de ce film ?
Il y a quelques années, j’étais à New York pourla présentation d’un de mes films et j’ai retrouvé à cette occasion un ami que je n’avais pas vu depuis plusieurs années. Il m’a raconté que sa famille était en ébullition : il y a quelques mois son frère avait avoué à leurs parents son homosexualité. Mon ami, qui est lui aussi gay, était coincé. Sa mère ne cessait de lui dire : « Heureusement, toi, tu n’es pas comme ça. Ton frère, lui, vit sa vie, mais toi tu vas perpétuer le patronyme familial, etc ». Je crois que ses parents ne savent toujours pas son orientation sexuelle ! Un peu de temps est passé et je me suis dit : pourquoi ne pas en faire une histoire ? L’histoire d’une famille où chacun a ses secrets. Bien sûr, dans l’histoire de cet ami, il n’y a pas eu à proprement dit de « confiscation du coming out » comme dans LE PREMIER QUI L’A DIT.
Pourquoi avoir situé le film à Lecce, dans les Pouilles ?
Je voulais une famille du Sud, parce que dans ces régions-là, comme en Turquie ou dans le sud de l’Europe en général, plusieurs générations vivent encore sous le même toit. A Lecce justement, pendant les repérages, j’ai visité une maison magnifique avec un grand jardin, à l’intérieur de la ville : elle appartient à une famille qui possède une fabrique de tabac. La grand-mère y habite encore. Elle était venue de Vénétie pour fonder cette entreprise il y a un demi-siècle. Un peu comme la grand-mère du film qui, elle, est toscane...
Les grandes familles du sud de l’Italie sont-elles si rétrogrades ?
La famille du film n’est pas particulièrement rétrograde. Mais j’ai le sentiment qu’aujourd’hui le monde en général est moins tolérant qu’il y a dix ans. En Italie, notamment, sans doute à cause de l’action conjointe du gouvernement et de l’Eglise, il y a davantage de racisme et de xénophobie. Davantage d’homophobie ? Je ne sais pas. Dans cette famille, le père a imaginé que son fils aîné était un prolongement de lui-même et qu’il ferait tout comme lui : s’il lui avouait vouloir devenir acrobate dans un cirque cela l’effondrerait autant que de savoir qu’il est gay !
L’ambiance provinciale de Lecce rappelle les classiques de la comédie à l’italienne, comme le portrait de Trévise dans SIGNORE & SIGNORI, de Pietro Germi...
Je le prends comme un compliment. Evidemment, j’aime la comédie à l’italienne, certains films avec Alberto Sordi, la férocité de Germi, etc. Ce sont des films qui savent faire rire à partir de situations tragiques. De ce point de vue-là, ils m’ont inspiré : quand le père est à l’hôpital et que sa femme lui montre des photos de famille, j’ajoute de la musique pour que cette scène, apparemment dramatique, devienne drôle. Mais parmi mes infuences, il y a bien d’autres genres : le mélodrame turc, par exemple. Ou même les comédies françaises : j’ai habité Istanbul jusqu’à l’âge de 17 ans, et j’y ai vu tous les films avec Louis de Funès.
Quelle est l’histoire cachée de la grand-mère, qui ouvre le film ?
Faut-il la révéler ? J’ai imaginé que cette femme était venue de Florence avec sa famille. Elle était amoureuse d’un homme qui ne l’aimait pas, dont elle a finalement épousé le frère, pour rester près de lui, porter son nom. Le jour de ses noces, l’homme qu’elle aime n’est pas là : elle va le trouver, menace de se tuer devant lui, mais il finit par la ramener à son propre mariage... La grand-mère vit avec son secret depuis lors. En fait, tous les personnages ont quelque chose à cacher : la tante a des amants qu’elle fait passer pour des voleurs ; et même Alba, la jeune associée, garde pour elle l’amour qu’elle porte à Tommaso - et sans doute la haine qu’elle a pour son propre père. Tous ces non-dits me passionnent.
Pourquoi cette volonté de tourner autour des personnages, notamment dans les scènes de repas collectifs ?
Je trouve que ça donne du rythme à la scène, et surtout à l’acteur en train de la jouer ! J’avais d’abord organisé une lecture du scénario, chez moi, avec tous les acteurs. Et puis le scénariste Ivan Cotroneo et moi sommes partis à Lecce pour réécrire les dialogues et les adapter aux lieux mêmes où se déroulerait le tournage. C’est l’immobilisme de cette famille qui appelle des mouvements de caméra. Par contre, quand arrivent Tommaso et ses amis, qui, eux, sont tout le temps en mouvement, la caméra n’a plus besoin de se mouvoir de la même façon. Evidemment, l’immobilité et la mobilité des corps ont aussi une valeur symbolique : la famille est comme figée par ses préjugés, tandis que Tommaso et ses amis sont libres dans leurs corps comme dans leurs têtes.
Riccardo Scamarcio a quelque chose de Marcello Mastroianni jeune...
C’est un immense compliment, je le lui transmettrai ! Je crois que son rôle est insolite parce qu’il n’est pas héroïque. On le découvre peu à peu, il est assez passif, on pourrait presque croire qu’il est lâche, alors qu’il ne l’est pas. Il finit par émouvoir quand il explique enfin à sa famille ses choix de vie - son orientation professionnelle plus que sexuelle. Si l’on ajoute à Scamarcio, Allesandro Preziosi, qui joue son frère, et Daniele Pecci, une star de la télé, qui joue l’ami avocat, ce sont trois séducteurs à l’italienne, trois « machos », à qui j’ai donné des rôles d’homosexuels. Le public italien ne les avait jamais vus comme ça !
La musique tient une place importante dans le film...
Dans tous mes films ! Je cherchais surtout une chanson qui soit comme un leitmotiv. J’ai demandé qu’on me fasse une sélection, on m’a envoyé cent cinquante chansons, dont je n’ai écouté, pour la plupart, que des fragments. Il y avait des titres récents et des titres anciens, et même du Dalida ! Je me suis arrêté assez vite sur 50 MILA de Nina Zilli, que je n’avais jamais entendue. La maison de disques m’a dit qu’elle était sortie il y a presque un an, dans l’indifférence générale. C’est une jeune chanteuse et c’est sa première chanson.
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