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Lettre à mon père


... et à tous ceux qui, comme lui, s’enferment dans leur tour...


Quand j’étais enfant, je me rappelle t’avoir demandé ce que signifient ces deux lettres : PD. Cela veut dire « pauvre dégénéré », m’as-tu répondu très sérieusement.



J’ai donc compris que le PD est un être inférieur. Mais aussi qu’il est un traître à ses ancêtres, à ses parents. Un bâtard, finalement. Un être dont on a honte et qu’il vaut mieux cacher. Il est dégénéré car, de facto, son comportement l’exclut de l’arbre généalogique. Il n’aura pas d’enfant, après tout. « Dégénérant » m’aurait pourtant semblé plus juste si on considère qu’avec lui, une branche cessera de croître sur cet arbre. Mais non, pour toi, papa, l’homo est juste dégénéré. Il est l’atrophie de l’arbre, la branche sans vie, malade, bientôt morte et qu’il faudra couper. Il n’est cependant pas seulement dégénéré. Il est aussi « pauvre ». Pauvre dégénéré. Les traîtres et les bâtards ne méritent pas qu’on partage quoique ce soit avec eux.

 



« Quand je t’ai fait, ma semence devait être avariée », m’as-tu dit un jour. Quel hétéro supporterait cette phrase, dis-moi ? « Quand je t’ai fait, ma semence devait être avariée ». Ou pourrie peut-être, je ne me souviens plus du mot exact. Cela traduit avec justesse le mot « dégénéré », tu ne trouves pas, papa ? Voilà la phrase que j’ai dû encaisser parce que je suis homosexuel. Si j’étais hétérosexuel, je n’aurais pas eu à l’entendre. Je n’aurais pas dû la supporter. Je ne me demanderais pas, aujourd’hui encore, où diable je suis sensé trouver la force de la pardonner. Une phrase qui exprime si bien ce que c’est d’être le père de ce fils-là. Des mots qui, désespérément, tentent de se justifier. « Vous comprenez ? Ce n’est pas totalement ma faute. Il y a dû y avoir quelque chose de bizarre dans mon sperme ce jour-là. Et d’ailleurs, j’avais bu. Ceci explique sans doute cela. » Dégénéré, oui. Fruit d’une semence avariée. La tienne. Quel drame, n’est-ce pas ?



Si j’étais hétérosexuel, je ne serais donc pas ce pauvre dégénéré que tu décrivais à l’enfant que j’étais. Je ne serais pas un traître à tes yeux. Tu aurais accueilli avec joie la personne qui partage ma vie, car cela aurait été une femme. Je n’aurais pas du te demander, à chaque fois que je t’ai au téléphone : « Quand viendras-tu voir ma maison ? ». Tu n’es jamais venu chez moi. Tu as toujours refusé. « C’est loin », « On n’a pas le temps, tu sais, nos week-ends sont chargés » ou alors « On verra ». Les années passent. Tu ne viens pas. Je suis persuadé que si je vivais avec une femme, tu viendrais chaque été pour boire un verre de rosé frais à côté de l’étang. Je t’imagine, les jambes tendues sous la tonnelle, soupirant : « Ah nom de Dieu putain bordel de merde, qu’est-ce qu’on est bien ici. » Mais je vis avec un homme. Tu venais chaque semaine il y a quelques années chercher la fille de ton épouse qui étudiait quelques maisons plus loin quand moi, je n’y habitais pas encore. Aujourd’hui, tu ne franchirais pas cette même distance pour venir voir ton fils dégénéré. C’est ainsi.



Si j’étais hétérosexuel, tu espèrerais que je te donne un énième petit-fils. Quelle gourmandise. Ta fille (la vraie, celle-la, pas celle de ton épouse) t’en a déjà donné une douzaine. D’accord. Comprenons-nous, une fille, ce n’est pas un fils, n’est-ce pas ? Avec moi, ton nom aurait continué à se répandre. J’imagine qu’il ne te vient même pas à l’idée que je puisse être stérile. Mais je suis homosexuel et avec moi, de toute façon, ta lignée meurt. Je suis dégénérant en plus d’être dégénéré.



Si j’étais hétérosexuel, je ne serais pas non plus un criminel à tes yeux. Un jour, tu m’as confié que tu préférerais avoir un fils en prison plutôt qu’un fils homosexuel. Voleur, violeur ou tueur, dis-moi ? Il m’arrive de me poser la question. Quel délit supporterais-tu que je fasse en étant hétérosexuel ? Quel crime serait pire à tes yeux que celui d’être homo ? Braquer une banque ? Abuser d’une dizaine d’étudiantes sur un campus ? Conduire une fusillade sauvage dans un supermarché ? Quel crime ? Cela fait bizarre de savoir que l’on est pire qu’un assassin violeur cambrioleur et d’être, malgré tout, en liberté. Si j’étais hétérosexuel et criminel, viendrais-tu me voir en prison, papa ?



Ce dont je suis certain, c’est que si j’étais hétérosexuel, tu aurais applaudi en apprenant que je me suis mis en ménage au lieu de soupirer : « Ah ! ». Tu nous inviterais aux fêtes de Noël. Tu serais fier également de présenter ton fils à tes amis. Nous aurions été photographiés à côté de vous lors du mariage de ta belle-fille. Nous aurions été assis à votre table. Tu t’intéresserais à mes difficultés professionnelles. Tu y chercherais une solution.



Si j’étais hétérosexuel, sans doute, je viendrais te voir plus souvent.



Depuis que j’ai quinze ans, tu t’es intéressé à ma vie sentimentale. Tu cherchais à savoir qui de ces filles que je fréquentais pouvait bien être ma petite copine. Pas une journée ne se passait sans que tu ne poses la question. Sentais-tu quelque chose ? J’en suis persuadé. Mais tu ne voulais pas l’admettre. Ton fils qui offre un cadeau à son « meilleur ami » à la Noël. Ton fils qui déprime parce qu’il ne verra pas son « meilleur ami » pendant les deux mois de vacances où il sera parti à l’étranger. Ton fils qui passe des heures au téléphone avec son « meilleur ami ». Je suis certain que tu avais compris quels sentiments j’éprouvais réellement pour ce « meilleur ami ». Mon pote, comme tu disais. Car c’était le seul mot qui te semblait convenable. Tu as sans doute cherché à conjurer l’angoisse en grattant sous l’écorce, à la recherche d’une illustre inconnue qui serait dans mon cœur. À cette époque, on m’apprenait à l’université que l’homosexualité était une perversion, une maladie mentale. Je me voyais mal t’annoncer que j’étais gay. Et toi, tu espérais te tromper et fouillais dans ma vie à la recherche d’une femme. Quel soulagement cela aurait été pour toi de la trouver. En vain. Du coup, lorsque tu as quitté maman, c’est presque moi qui en ai été soulagé. Au moins, je n’aurais plus à supporter tes éternels interrogatoires. Si j’étais hétérosexuel, je t’aurais présenté une copine que j’aurais mise enceinte, comme toi, à dix-sept ans. Et tu ne te serais plus soucié de ma vie sexuelle. Quelle paix j’aurais eue !



Je n’ai jamais couché avec une femme. Pour tout dire, je n’en ai désiré aucune. À quinze ans, une fille m’a bien dragué. Nous sommes allés au cinéma. Elle m’a embrassé sans que je n’éprouve rien de spécial. Je voulais juste voir le film et fantasmer sur Christophe Lambert. Je me souviens, papa, que tu m’as dit : « Tu aurais dû t’intéresser à ses seins, c’est cela que les filles attendent. » Ah bon. Je n’avais même pas remarqué qu’elle avait des seins. Je n’en ai jamais caressé aucun. Je ne sais pas quel goût a le vagin d’une femme. Je ne me suis jamais retourné sur aucune d’elles dans la rue.



Est-ce plus noble de caresser les seins d’une femme plutôt que d’embrasser les tétons d’un homme ? Est-ce plus digne de brouter une chatte que de sucer une bite ? Je suppose qu’à tes yeux, c’est le cas, papa. Si j’étais hétérosexuel, je serais enfin digne d’être ton fils.



Mais aujourd’hui, je suis seulement le fils indigne.

Indigne parce qu’il ne téléphone presque jamais à son père (m’appelles-tu ?).

Indigne parce qu’il ne va jamais visiter son père (au fait, et toi, sais-tu à quoi ressemble ma maison, papa ?).

Indigne parce qu’il aime les hommes, ce qui est pire que tous les autres crimes, pas vrai ?

Indigne aussi parce que je suis le fruit d’une semence avariée, même si en l’occurrence il s’agit de la tienne.

Je ne serai jamais hétérosexuel. Je ne serai donc jamais le digne fils de mon père. Il me reste juste l’espoir que le fait d’être un pauvre dégénéré n’a pas tué tout l’amour qui pourrait subsister entre nous.

Dis-moi, papa. Sais-tu ce qu’endure un fils à qui son père conseille d’aller voir un médecin pour le guérir ? Sais-tu ce qu’endure un fils qui subit de telles phrases ? Les gens qui pensent comme toi soutiendraient-ils une association comme « Le Refuge » ? Tu serais étonné, je suppose, qu’une telle association soit seulement nécessaire. J’imagine que l’idée ne t’effleure même pas qu’un jeune, que ses parents rejettent parce qu’il est gay, puisse se trouver à l’intérieur d’une telle souffrance et qu’il ait besoin, tout simplement besoin, de trouver des gens à son écoute. Que cela n’est même pas utile, juste NÉCESSAIRE ! Il y a des mots d’amour qu’un fils peut attendre très longtemps. Des gestes bénins qui sont beaucoup. J’espère qu’un jour, comme tous ces parents qui refusent la vérité, tu accepteras ton fils tel qu’il est. Pour que plus jamais une association, telle que « Le Refuge », ne soit nécessaire. Qu’ils disparaissent parce que plus personne n’aurait besoin d’eux, cela serait, je crois, leur plus belle victoire !


Tu sais, papa, malgré tout ça, je me dis malgré tout que tu restes mon père.

 

Témoignage visible sur le site :
http://www.lestoilesroses.net

 

 

 

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lire 10 commentaires
CORSETTE le 18/02/2010
Titre : horreur
Commentaire :
Comment  à notre époque peut-on se conduire de cette sorte. Ce ne sont pas des parents, ce sont des déchets, des assassins !

C'est pour cela qu'il faut éduquer les parents, leur expliquer la souffrance qu'endurent leurs enfants. Mais au fond c'est quoi qui les emmerdent réellement, c'est le regard du voisin, de la boulangère ?
Ils brisent ces enfants au nom d'une orientation sexuelle !
Il n'y a que les artistes qui ont le droit de vivre pleinement leur vie sexuelle ? On les applaudit même. Telle chanteuse pétasse a embrassé une autre chanteuse pétasse, alors là on est ébahis, qu'elles sont amusantes et jolies ! Pareil pour les garçons !
Je suis une hétéro à100%  je suis en colère et triste de voir de tels comportements de soi disants parents !
Mais ca va changer, de toute manière il le faut !

Corsette
phelippe le 16/02/2010
Titre : effet miroir
Commentaire :
un texte qui me touche beaucoup parce que je m'y retrouve, et me rend une vision de moi-m^me; je me rends compte que si je souffre c'est que j'aime profondemment mon pére et qu'il y a de l'amour quand m^me et pas que du rejet; malheureusement je n'ai pas pu aimer jusqu'à présent d'autre personne ou être aimable de mon côté; je me rends compte qu'il faut arriver à prendre de la distance pour arriver à ce faire aimer malgré ce rejet d'origine, c'est pas facile, c'est quelquechose que j'arriverai peut être à dépasser; bon courage à tous ceux aussi qui doutent 
titoff36 le 11/02/2010
Titre : Les jeunes qui sont conduits au suicide par leurs parents
Commentaire :

Belle article, Belle Organisation le Refuge. C est grâce des personnes comme ceux du refuge que des jeunes ne sont plus conduits au suicide ou moins car quand ils connaissent le refuge par les messages de plus en plus importants. Ouf d'ailleurs. L'une des sorties que la société et leurs familles leur donnaient était le suicide : partir pour ne plus vivre ca ne plus est mis à la classe des sous hommes des sous femmes des sous M..... car ils sont Homos. Une vie de couple Homo est peut aps dans le cadre religieux enfin si on cherche dans sodome et gomore, et dans la Bible ou le coran, ca a existé même dans l'histoire de France, des Rois ou autres..... Alors un peu de courage Les parents les Homos ne sont pas plus dangereux que les abrutis.A Bon entendeur Salut.......

gaylibr28 le 11/02/2010
Titre : Souffrance de notre génération
Commentaire :

Ce témoignage poignant exprime si bien et si fort la détresse de certains homos face à leur famille souvent aux origines catholiques. Ma mère me disait que l'homosexualité est une maladie ... c'est bêtement ce qui lui avait été rapporté, et clamé depuis des siècles par des dirigeants religieux. On ne peut pas effacer cela des mémoires collectives en quelques années! C?est le prix à payer et nous le payons actuellement.


Mon père a tenté de s'émasculer, sous prétexte d'avoir mis au monde des enfants dont il ne rêvait pas. Nos parents se méprennent lorsqu'ils exigent de nous une vie sexuelle à l'image de celle qu'ils souhaiteraient que l'on adopte ceci afin de ne pas bousculer les habitudes. Nous ne pouvons pas refouler ces émotions ressenties pour la simple satisfaction de nos familles.


Il est à noter aussi que les personnes les plus homophobes sont souvent celles qui refusent d'accepter les pulsions qu'ils ressentent et qu'ils rejettent sous tous prétextes ... quitte à se marier et à les enfouir le plus profondément possible surtout à ne jamais les révéler. Pour les autres, le fait de ne pas avoir de petits enfants qui pourraient les distraire, déstabilise leur vie souvent vide. Maintenant, on fait des enfants pour ne pas s'ennuyer et on attend des petits enfants par tradition pour la lignée. Il faut qu'elle soit belle et longue pour briller en société. Cela montre que l'on a réussi, à bien éduquer ses enfants !


Mais nos parents se trompent en exigeant de nous ce qu'ils voudraient, ils devraient plutôt vouloir ce qui nous rends le plus heureux. Ce qui peut nous épanouir.


C'est cela surtout, aimer ses enfants.

Simulink le 11/02/2010
Titre : sinon
Commentaire :
on n'est pas obligé d'aimer ses parents :)
stella70 le 11/02/2010
Titre : en effet, le narcisisme familiale peut tuer l'amour,
Commentaire :

Longtemps j'ai cru qu'il suffisait d'expliquer les choses pour qu'une pensée ou un concept soit admis, pour que les barrière tombent , et que l'horizon se fasse plus bleu. Mais FAUT-il vraiment expliquer?


La connaissance de soi c'est la connaissance de l'autre, et connaitre l'autre ne ramène pas forcement chez soi... L'amour est un sentiment qui en  englobe tant d'autres, qu'il faudrais une machine à remonter le temps pour changer les choses à une toute petite voire minuscule échelle. Soyons NOUS, aimons nous, cela n'empêchera jamais la terre de tourner. la terre est mon refuge, le Refuge , une ile de bontée...

spobo1 le 09/02/2010
Titre : magnifique
Commentaire :

un texte absolument sublime... j'ai eu la chance malgré une famille catho "tradi" d'etre accepté sans encombre et dieu sais que j'avais peur d'une réaction comme celle décrite ici... il est bien dommage qu'a notre époque encore il soit nécessaire de se "justifier" de notre sexualité ... j'admire ceux qui ont a affronter cela  et ceux qui les aident du mieux qu'ils peuvent ... toutes mes pensées pour vous

fifi0303 le 09/02/2010
Titre : emue par ces qq lignes
Commentaire :

chaque parents devrais reconsiderer le mepris qu il peu avoir envers l 'hommosexualite de leurs enfant..tu represente tout tellement bien dans ces lignes.longues vie au refuge.qu il aide de nombreux homo a vivre leur homosexualite au mieux malgres toutes les ambuches qu il peut exister.

Charly75011 le 08/02/2010
Titre : Très ému .
Commentaire :

Très ému par ce courrier? Toute mon admiration pour Le Réfuge, avec toute ma tendresse.


 


 

palencio77 le 08/02/2010
Titre : triste vie
Commentaire :
bravo, pour vos actions  , on va sur la lune    mais la pensée de certains et celle d'un autre age
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