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Les années Gai Pied (1979-1992)
Culture & Presse / TV

Gai Pied n° 24 - LE GAI SAVOIR spécial GIDE



Jécris pour qu'un adolescent plus tard, pareil à celui que j'étais à seize ans, mais plus libre, plus accompli, trouve ici réponse à son interrogation palpitante.


 

Si l'affirmation d'une identité homosexuelle a besoin d'un certificat de paternité, n'hésitons pas à déclarer le nom de Gide. Corydon, à ses yeux le plus important de ses livres, reste la Déclaration d'Indépendance des homos. En 1969 centenaire de sa naissance les journaux notaient que les jeunes admettaient que Gide ne représentait plus grand-chose pour eux ! Une des raisons de cette désaffection tient sans doute à l'intime lien entre sa vie et son œuvre, œuvre que les moralistes voudraient pouvoir dissocier du combat qui l'avait suscitée et soutenue. En relisant les romans, essais et sunout l'étonnant Journal d'André Gide, nous avons retrouvé l'exceptionnelle aventure tentée et gagnée par un homme. Celui qui en 1924 pouvait crier : « Moi. Je. Pédéraste. » nous semble, encore aujourd'hui, le plus bel exemple (le seul ?) d'un écrivain mettant sa quête personnelle au service de tous. Il faut relire - peut-être découvrir - une œuvre dictée par l'impérieuse urgence de se connaître, de se faire connaître, d'exister au plus vaste de soi-même. Victoire d'un homme en lutte contre une famille, une éducation religieuse, une société et aussi contre lui-même. Cette victoire nous concerne ! N'acceptons pas le jeu hypocrite qui figerait ses livres dans leur splendeur intemporelle. Laissons-leur la force vive qui fit de Gide, pour la jeunesse de son temps, une référence capitale. « Un éveilleur, un entraîneur, un inquiéteur », qu'il le soit pour nous, plus que jamais... « crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah ! le plus irremplaçable des êtres. »


Renvoyé de l'Ecole alsacienne pour ses « mauvaises habitudes », André entre au lycée de Montpellier où il se heurte à la brutalité des jeux de ses camarades. « Certains jours, je rentrais dans un état pitoyable, les vêtements déchirés, plein de boue, saignant du nez, claquant des dents, hagard... Puis enfin je tombai sérieusement malade, ce qui mit fin à cet enfer. On appella le docteur : j'avais la petite vérole. Sauvé ! » Salut tout provisoire : avec la guérison l'angoisse renaît. André se voit contraint de jouer la comédie : il tombe régulièrement en pâmoison et garde la chambre, entouré de sollicitudes féminines.


« Je naquis le 22  novembre 1869. Mes parents occupaient alors, rue de Médicis, un appartement au quatrième ou cinquième étage, qu'ils quittèrent quelques années plus tard, et dont je n'ai pas gardé souvenir... Je revois (pourtant) une assez grande table, celle de la salle à manger sans doute, recouverte d'un tapis bas tombant ; au-dessous de quoi je me glissais avec le fils de la concierge, un bambin de mon âge qui venait parfois me retrouver.

- Qu'est-ce que vous fabriquez là- dessous ? criait ma bonne.

- Rien. Nous jouons.

- Et l'on agitait bruyamment quelques jouets qu'on avait emportés pour la frime. En vérité nous nous amusions autrement : l'un près de l'autre, mais non l'un avec l'autre pourtant, nous avions ce que j'ai su plus tard qu'on appelait de « mauvaises habitudes ». En 1880, le père André meurt et l'enfant, d'une émotivité maladive qui complique encore sa nature ambigüe, est déchiré par une angoisse de culpabilité que cristallisent les remontrances de sa mère - protestante et puritaine - qui a surpris ses pratiques onanistes.


« Un nouvel être »


Toutefois, avant de prendre ce tournant sa vie va connaître une péripétie essentielle. A 24 ans, le bon usage de la maladie lui donne l'idée d'aller, en octobre 1893, se refaire les poumons en Tunisie. Sitôt débarqué à Tunis, Gide visite les souks escorté d'un charmant petit guide de 14 ans. Ceci, qui pour lui montrer « comment on se drapait dans un haïk », dut se dévêtir devant lui. Et puis, le mois suivant à Sousse, il se laisse entraîner dans les dunes par un jeune garçon, Ali : « ... le vêtement tomba ; il rejeta au loin sa veste, et se dressa nu comme un dieu. Un instant il tendit vers le ciel ses bras grêles, puis, en riant, se laissa tomber contre moi. Son corps était peut-être brûlant, mais parut à mes mains aussi rafraichissant que l'ombre. Que le sable était beau ! Dans la splendeur adorable du soir, de quels rayons se vêtait ma joie !... » Cependant, ce n'était aux yeux de Gide une définitive orientation sexuelle et quelques semaines plus tard à Biskra, il rend visite à une Ouled Naïl : Mériem ben Atala. Or, si durant cette nuit auprès de Mériem il fut vaillant, sa réussite n'étaie due qu'à l'illusion qu'il s'était donnée, « fermant les yeux » de serrer contre lui le petit Mohammed qu'il avait aperçu un soir dans un des cafés de Biskra, frappant rythmiquement son tambourin : « Qu'il était beau à demi nu sous ses guenilles, noir et svelte comme un démon, la bouche ouverte, le regard fou... »

Ce n'est que lors de son second voyage en Afrique du Nord qu'il se persuade que sa nature est différente de la norme commune, l'impulsion décisive il la reçoit un dimanche de janvier 1895 lors de sa rencontre avec Oscar Wilde. Il revient en France révélé à lui­même par les ardentes surprises des oasis. Désormais il ne pourra plus nier ni contenir cette part de son être.


Madeleine


Il faut bien oser parler de Madeleine Gide ! Recherchant toujours la communion spirituelle, André épouse le 8 octobre 1895 Madeleine Rondeau qui partageant son illusion, accepte la gageure d'un mariage blanc. Cette union lui apporte la paix mais non le bonheur, les femmes étant faites pour distraire à force de réserve et de résignation les homosexuels des joies vertigineuses qu'ils demandent à d'autres. Elles sont de merveilleuses gardiennes du foyer, mais encombrantes compagnes de voyage. « L'unique préoccupation de son esprit et de sa chair », c'est un adolescent qu'il désigne dans son Journal du prénom de Michel dissimulant le vrai prénom de Marc Allégret. « Certains jours, cet enfant prenait une beauté surprenante... De son visage et de toute sa peau émanait une sorte de rayonnement blond... Rien ne dira la langueur, la grâce, la volupté de son regard. » Le 18 janvier 1918, il part pour I'Angleterre, le même jour il écrit à Madeleine, lui disant que près d'elle « il pourrissait »... Et Madeleine sait qu'il emmène Marc. Quand elle meurt en 1938, rien n'aura été dissipé de l'épais nuage.


L'immoraliste


Gide éprouve le besoin d'être enfin pris pour ce qu'il est, d'ouvrir les yeux de ceux qui n'ont pas su lire Saül, l'lmmoraliste, les Caves... Il publie en 1911 « le plus important de (ses) livres », un traité apologétique de l'homosexualité intitulé Corydon, pour que nul ne s'y méprit. De la critique qu'il faisait en mai 1912, juré à la cour d'assises de Rouen, de la « machine-à-rendre la justice », à son adhésion au communisme (1931/36) ; l'engagement politique de Gide est le prolongement logique des cris d'affranchissement des Nourritures Terrestres. En 1936 paraît Retour de l'U.R.S.S., qu'avait-il trouvé là-bas ? Un système rigide, la soumission à l'autorité, la persécution des marginaux - et le Gide cite la loi anti-homosexuels qui, « les assimilant à des contre­révolutionnaires les condamne à la déportation ». Gide avait retrouvé ce qu'il avait fui : une Eglise !


Thésée


Condamné à l'exil par l'occupation allemande, il retrouve la Tunisie. C'est là qu'il écrit Thésée, héros vieilli qui a épuisé les aventures et bâti son œuvre. Il meurt en 1951, nous laissant un dernier journal où il écrivait encore à quatre-vingts ans : « Un extraordinaire, un insatiable besoin d'aimer et d'être aimé, je crois que c'est cela qui a dominé ma vie ».


Bernard Zeidler


En ligne le 16 mars 2017
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