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Les années Gai Pied (1979-1992)
Culture & Presse / TV

Gai Pied n° 24 - Gide, l'homme de joie


 

          

 

Réflexions sur le roman gidien


La grande découverte d'André Gide fut sa personne elle-même, à la fois comme le lieu d'inextricables contradictions mais aussi comme le seul foyer d'une inépuisable ardeur à vivre. L'oeuvre de Gide est davantage une quête de son identité qu'une véritable création romanesque : « Se connaître... (l'artiste) n'y peut arriver que par ses oeuvres, qu'en les produisant. » Ses écrits, toujours en écho de ses préoccupations sociales, éthiques, et sexuelles, suivent jour après jour son évolution mais en sont aussi le puissant révélateur. Essais, sorties, récits, romans, théâtre, ne sont qu'un immense journal où il n'a cesse de s'ausculter lui-même. Ces textes deviennent les compléments de son vrai journal, moyen d'expression privilégié, le plus authentique et le plus littéraire.


Par Hugo Marsan


Proust, inféodé à son roman, n'a pas éprouvé le besoin d'une seconde autobiographie directe, alors que Gide l'a toujours préférée. Autour du Journal de Gide, parallèles à lui, excroissances ou dissimulations de sa vérité, se sont développés un grand nombre de textes sous diverses formes littéraires. Par cette tentative de totalité, Gide assumait une plus grande connaissance de soi. Son oeuvre renvoie toujours à son auteur et il n'est pas d'auteur qui ramène si constamment à une oeuvre. Lisons pour nous en convaincre ceux qui restent, avec le Journal, les plus accomplis de ses livres : Numquid et tu...?, Si le grain ne meurt, Voyage au Congo, Et Nunc Manet in te : quatre « mémoires » au plus près de la vérité d'un être. Qu'en est-il alors du roman gidien ? Julien Gracq écrit (Magazine littéraire - janvier 1968) : « Je ne pense pas, à la réflexion, que Gide soit fondamentalement un romancier. » Maurice Nadeau reprend cette assertion dans son introduction au volume de la Pléiade.


La vie d'abord


Cette difficulté à créer un monde romanesque à la manière d'un Balzac commence avec la présence de l'auteur à l'intérieur du roman. Même si le romancier n'est pas strictement nommé en tant que tel (comme dans Les Caves du Vatican ou dans Les Faux­-Monnayeurs), il hante le récit, le contrôle, voire en fait une tribune de persuasion. Tous les romanciers habitent leurs romans mais Gide les soumet aux urgences de son vécu : « L'auteur doit se commettre, se compromettre, faire des aveux et, comme ses personnages, avoir partie liée. » Pour Gide le roman conventionnel est trop « imaginaire », dévoré par des êtres fictifs qui annulent la voix de l'auteur. Pour pallier cette carence il a utilisé des modes d'expression plus proches de l'essai comme la sotie. Gide ne s'enferme pas dans la création littéraire pour échapper aux insuffisances de l'existence. Bien au contraire le roman est un moyen (parmi beaucoup d'autres) de provoquer la réaction du lecteur sur des problèmes qui passionnent l'auteur. A l'extrême je dirai que Gide est le journaliste intégral : le personnage/auteur prend le devant de la scène et on se surprend à ne s'intéresser qu'à son discours alors même qu'il nous propose la fiction la plus étrangère à lui. En ce sens les romans de Gide ne sont pas « crédibles », puisque nous abandonnons l'histoire pour ne plus entendre que celui qui raconte. Cette prééminence du « je » comme intense reflet des interrogations du moment (Gide est un être en permanent devenir) me paraît primordiale. Les romans en ont pâti !

Les grands thèmes de la première partie de sa vie se regroupent dans l'acceptation de sa pédérastie, l'exaltation tardive des sens et le désir d'une justification (n'oublions pas le poids d'une morale rigide). Des livres audacieux (Les Nourritures Terrestres) - Corydon) délivrèrent directement ces obsessions. Le roman n'avait plus ce rôle premier. D'autre part Gide occupe trop ses jours à assouvir ses soifs pour faire jouer à la fiction son rôle compensateur. Ses romans ne raconteront pas ses rêves ou ses désirs magnifiés, ils décrypteront les étapes successives d'un itinéraire : les personnages - à part le moi/narrateur - seront, avant tout, les symboles des obstacles et de la force qui les surmonte, dans cette ascèse particulière : le bonheur.


Le romancier aime trop la vie pour la recréer. Seule la recherche de son identité le passionne. Ce dur combat à l'issue duquel il pense se trouver se joue sur trois dominantes. L'escamotage de la femme-piège, la mise en valeur d'un héros symbolique : le bâtard, et le refoulement dans l'exotisme de sa seule pulsion sexuelle : le désir du garçon.


La femme-obstacle


Ne nous laissons pas abuser par le nombre d'héroïnes des romans gidiens. Alissa, Geneviève, Marceline, Sarah, Carola, Isabelle, même lorsqu'elles occupent le premier rôle ne sont jamais considérées comme compagnes véritables de l'homme. Idoles apparentes par leur vertu, leur soumission et parfois leur vénalité, l'homme ne s'oublie jamais en elles. Il sait que l'instinct féminin est dépourvu d'ambiguïté, trop spécialisé pour être généreux. La femme est une « Ariane » placée sur le chemin de l'homme, elle refuse Ie grand partir, elle préfère les eaux stagnantes. Si le héros masculin cède un instant à son charme, violemment il la repousse. Elle ne peut pas être l'ami avec lequel on aimerait s'engager dans la vie pleine de l'aventure et du plaisir.

Néanmoins, aussi obsédé soit-il par le refus charnel de la femme, Gide ne peut pas haïr délibérément la morale et se confiner uniquement dans un monde masculin. Certes il a découvert sa dissemblance et l' amour des adolescents sera toujours le sursaut prioritaire, mais sa marginalité sexuelle l'a animé moins contre la nature féminine elle-même que contre la morale de privation qu'elle incarne. Les femmes sont les obstacles au plaisir mais seulement parce qu'elles représentent la morale enracinée, la tradition affective. Nathanaël, Lafcadio, Bernard, doivent se débarrasser de la mère, mais aussi de la femme et de l'amour. A travers les femmes (même lorsqu'il en fait des êtres de douceur), Gide s'est acharné contre une morale, un ordre familial contraignant, une pesanteur des liens matrimoniaux et sociaux. Un lecteur d'aujourd'hui peut mal saisir dans quel climat d'opprobre Gide a longtemps vécu ! Gide n'écrit donc pas des romans sans femmes, mais si leur personnage est important l'escamotage peut devenir définitif. Marceline, Alissa, Eveline meurent... L'enfant de Marceline meurt et celui d'Isabelle naît anormal. Les femmes gidiennes ne sont pas filles de la terre et Gide se détourne de leur abnégation chrétienne, mur élevé contre les saveurs innombrables de la ferveur terrestre.


 

Un héros : le bâtard


Opposé à ce monde de l'eau et des prisons, se dresse l'univers de la joie. Son héros, champion de l'individualisme, parieur de la vie, c'est le bâtard. Ne le confondons pas avec le garçon du désir (que la vie donne parfois), ni avec l'homme sage de la maturité (que Gide a su devenir) ; le bâtard, c'est le jeune homme neuf, plein de tous les possibles, merveilleusement disponible au seuil de l'expérience de vivre. Lafcadio représente le mieux ce beau symbole, inutile mais libre.

Après la femme/obstacle voici le garçon/délectation, interprète lumineux et quelque peu schématique de ce que Gide n'a pas su être à vingt ans et qu'il passera sa vie à découvrir.


De ses personnages masculins Gide ne retient que la disponibilité. Un état initial ouvert à toutes les expériences. Une lutte incessante contre l'aliénation : « Nathanaël, je t'enseignerai la ferveur. » Et aussi : « j'espère bien avoir connu toutes les passions et tous les vices ; au moins les ai-je favorisés... La nécessité de l'option me fut toujours intolérable. »


Lafcadio est le bâtard comme point de départ et Les Caves du Vatican devient le roman de cette exaltation en mouvement. Je préfère le Michel de L'Immoraliste, plus proche de Gide, et de nous. Nous le suivons sur le chemin de son ascèse : le roman s'en trouve plus intense. Nous assistons à la genèse de sa libération ; le roman est exemplaire par la mise en scène des trois éléments du combat gidien, et par la force romanesque de chacun d'eux. Marceline est la femme qui au bout de longs voyages mourra ; Michel cherche sa vérité dans un douloureux va-et-vient entre la sécurité conjugale et la solitude riche de virtualités ; enfin le désert (l'oasis) symbolise le véritable désir, le jeune garçon et sa chair mais plus loin toutes les voluptés dans la liberté. Michel, lui, au bout de cette initiation, se décidera bâtard !


L'enfant du désert


Les romans de Gide détaillent longuement ce qui fut miraculeux dans sa vie : l'Afrique, mais ils dissimulent la découverte plus essentielle qui lui est liée : l'amour charnel avec de jeunes garçons. Sur cet aspect de sa vie les citations sont allusives (dans les romans !) La surprenante résurrection de ses sens est transposée dans la violente mise en scène du décor : « L'Afrique ! je répétais ce mot mystérieux : je le gonflais de terreur, d'attirantes horreurs, d'attentes, et mes regards plongeaient éperdument dans la nuit chaude vers une promesse oppressante et tout enveloppée d'éclairs. » Langage de la passion ! Peu à peu le vrai messager apparaît dans la lumière africaine... « Les formes souples des enfants... dont la beauté me poursuit... mes mains sentir la douceur des peaux brunes... j'ai pleuré la fuite insaisissable du rêve... » Si le journal évoque avec précision le partage sensuel enfin connu, les romans ne posent jamais la pédérastie comme thème central, même de manière indirecte. Dans les Faux­-Monnayeurs Gide a davantage précisé les rapports homosexuels et leurs prolongements. Mais d'une façon générale la pédérastie apparaît comme forme libérée du plaisir : elle n'entache pas l'avenir affectif de l'enfant, elle détourne de l'enracinement de la procréation, elle échappe à I'enlisement de la passion. Si nous disions au début de ces réflexions que les romans gidiens sont la trace d'un perpétuel acte de libération, on comprend que l'intensité des joies sexuelles ne pouvaient se transformer en écriture, la fiction romanesque préférant nos nostalgies !


Les romans de Gide n'ont pas la pulsion intime du Journal, et n'atteignent pas au faste imaginaire des grands romans. Gide est un superbe pédagogue. Ses romans ressemblent aux documents moins rébarbatifs dont on illustre les cours. Ils sont des éléments de son oeuvre mais pas le but d'une recherche littéraire. Gide ne veut pas donner au lecteur une jouissance stérile, il l'incite à se découvrir.


« Le seul drame qui vraiment m'intéresse et que je voudrais toujours à nouveau relater, c'est le débat de tout être avec ce qui l'empêche d'être authentique, avec ce qui s'oppose à son intégration. L'obstacle est le plus souvent en lui-même. Et tout le reste n'est qu'accident ».


En ligne le 31 mars 2017

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