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Les années Gai Pied (1979-1992)
Culture & Presse / TV

Gai Pied n° 24 - GIDE cet inconnu



L'aventure gidienne illustre un front du refus ; né dans une famille de grands bourgeois protestants, nourri de christianisme militant (la pire des choses), élevé avec la honte du corps et l'ignorance du sexe, Gide se retrouve très jeune devant un océan de culpabilité. Pour « mettre son talent dans ses œuvres », il mettra, comme Wilde, « son génie dans sa vie ». En 1893, il se donne un objectif : « me débarrasser de tout ce qu'une religion transmise avait mis autour de moi d'inutile ».


La même année il note dans son Journal : « j'ai vécu jusqu'à 23 ans complètement vierge », avec comme sous-entendu qu'il lui faudrait bien y remédier un jour ! Mais Nathanaël n'a pas encore trouvé son Ménalque. Que pouvait-il faire sinon devenir cet empêcheur de tourner-en-rond, cet émissaire des mauvaises consciences ?


A l'auteur des Thibault, Roger Martin du Gard, il confie en 1922 : « Je n'en peux plus d'attendre... Il me faut obéir à une nécessité intérieure plus impérieuse que tout ! Comprenez-moi. J'ai besoin, besoin de dissiper enfin ce nuage de mensonges dans lequel je m'abrite depuis ma jeunesse. » Au moment d'étouffer, Gide qui pourtant n'aime ni les conversations ni le qu'en pensera-t-on, s'affirme et s'expose au grand jour. Le « Come out » de sa pédérastie ne fait pas illusion sur la nécessité de ce rite de passage. Ce besoin d'aveu ressemble fort à la confession chrétienne. L'a-t-on déjà remarqué ?


En 1907, Gide avait découvert le dilemme qui l'habitait : « Je suis un petit garçon qui s'amuse, doublé d'un pasteur protestant qui l'ennuie ». Un pasteur déjà défroqué, ceci dit. La prudence et aussi un certain sens des convenances lui dictent des attitudes. Puisqu'il a une idée fixe - dire Je - il touvera pour garde-fous un mariage blanc avec sa cousine et un peu d'autocensure. Corydon est écrit depuis 1911. Il paraîtra treize ans plus tard. Gide se découvre une infirmité : l'irrespect et le dédain lui font défaut ; sur le plan littéraire il se sent pris au piège. Ne soyez donc pas surpris si le désir n'entre pas, dans ses romans, par la grande porte ; pas étonnant non plus qu'il ait pu écrire : « la lecture de Rimbaud ou du VIe chant de Maldoror (Lautréamont) me font prendre en honte mes œuvres ». La confession publique devient son arme littéraire au moment où sa création romanesque lui confère respectabilité et honneurs.


On mesure mal aujourd'hui les levées de bouclier qui se firent autour de lui. Lorsque paraît Corydon, (et même avant sa parution), lorsque paraîtra Si le Grain ne meurt, Gide est tenu pour le grand responsable de la « dégradation des moeurs ». En 1926 une revue littéraire Les Marges consacre un dossier à l'homosexualité où il apparaît que les collaborateurs se félicitent ou s'indignent de son rôle de pionnier. Mariac trouve ça plutôt bien

(ça lui retire une épine du pied). Barbusse voit en Gide le signe de la décadence bourgeoise. Avec Gide en tout cas, le discours homosexuel subit une véritable inflation. C'est en 1924 que naît Inversions, la première revue homosexuelle, dont les directeurs sont condamnés deux ans plus tard pour « outrage aux bonnes moeurs ». On ne touchera pas à Gide en revanche, de même qu'on ne touchait pas à Sartre. (Le mot de de Gaulle : « Sartre c'est la France », indique bien l'existence d'intouchables dans ce pays.). Insulté et caricaturé quotidiennement, subissant la gauloiserie des critiques (cf. « la Nature a horreur du Gide »), Gide ne bouge pas. Il reçoit d'innombrables lettres de lecteurs homosexuels qui lui demandent de l'aide, l'encouragent ou lui proposent carrément de vivre avec lui !


Lire en 1925 Si le Grain ne meurt devait avoir le même effet que la découverte il y a quelques années des annonces de cul de Libération.


Une berger pédéraste : Corydon


Avec sa plume, Gide s'aperçoit soudain qu'il dérange. Pourquoi écrit-il Corydon ? « Je ne veux pas apitoyer avec ce livre, je veux gêner » Et il gêne ! Il fustige l'hétérosexualisme de la société : « dans nos moeurs, tout prédestine un sexe vers l'autre ; tout enseigne l'hétérosexualité, tout y invite, tout y provoque, théâtre, livre, journal. » Il démontre, parce qu'à l'époque c'était à l'ordre du jour, que l'homosexualité n'est pas contre-nature mais seulement « contre-coutûme ». Les pigeons et la zoologie entrent en scène. Gide, écologiste avant l'heure, dira plus tard : « j'étais naturaliste avant d'être littérateur » !


Freud venait tout juste de traverser le Rhin avec ses Trois Essais sur la sexualité enfin traduits en français. Le grand paradoxe c'est que Gide ne parle que très peu d'homosexualité. Il n'aime ni les folles ni les jules ; seulement les garçons. Et il le dit. Il distingue trois sortes d'homosexuels : les pédérastes, les sodomites et les invertis. Pour quelqu'un qui dira avoir pratiqué le face-à-face, la dialectique enculeur-enculé n'avait pas de sens. Dès lors il invente le concept de ce qu'aujourd'hui on appelle pédophilie en ramenant le mot pédéraste à son étymologie. Débats de sourds. Personne ne l'entend ! Personne ne l'accuse d'être un détourneur d'enfants. Tout le monde voit en lui un pédé qui refuse la honte. L'innovation de Corydon c'est de refuser, au grand Dame des psychiatres qui ont leurs théories, tous ces cas d'espèces d'« inversion congénitale ». Gide ne croit pas à l'existence d'un « troisième sexe ». Il se contente de nommer « les deux pires ennemis du progrès » que sont la famille et la religion. Avant Duvert !


Gide, disciple d'Oscar Wilde


 

Le jeune homme corseté qui rencontre en janvier 1895, lors d'un voyage en Algérie, Oscar Wilde et son amant Lord Alfred Douglas, est saisi d'une certitude : Wilde sera l'initiateur qu'il attendait. ll venait de lire Le portrait de Dorian Gray où Wilde célébrait la beauté du vice. Gide voit en lui un grand parleur d'uranisme et un fascinant esthète. Wilde est un nom qui ne cessera plus de l'habiter. L'imiter ? On n'imite pas un héros. Le suivre, en revanche, jusque dans ces bordels d'Alger. Gide vient d'avoir 25 ans...


Wilde, à l'apogée de sa gloire, à l'aube de sa chute, lui donne pourtant un frisson de terreur. Dans quelle galère... Wilde le guide à travers la ville, dans les ruelles de la Kasbah, à la recherche de jeunes mecs « beaux comme des statues de bronze » ; il écarquille les yeux quand, dans l'entre-baillement d'une porte, il aperçoit Mohammed le joueur de flûte : « Ses grands yeux noirs avaient ce regard langoureux que donnent le haschich ». En sortant du café, Wilde lui demande : « Dear, vous voulez le petit musicien ? » Et il l'aura ce musicien ! Enveloppé dans un burnous, Mohammed accompagne Gide avec Wilde dans un hôtel borgne. On sait l'impact de cette rencontre sur lui : « depuis, chaque fois que j'ai cherché le plaisir, ce fut courir après le souvenir de cette nuit ».


Après Mohammed ce fut Ali, « un jeune seigneur en vêtements brillants qui n'avait pas seize ans » ; puis Athman qu'il adorait. Il veut acheter un terrain à Biska. Les lettres angoissées et répétées de sa mère le font revenir en France sans « son nègre » et il se marie... (Duvert, t'as raison, les mères sont vraiment impossibles !)


C'est avec Athman et après lui tant d'autres que Gide crève ses dernières répugnances. Mais c'est de Wilde que ce goût frénétique du plaisir lui vient. « L'Algérie, cette toison d'or », écrivait-il, était pour lui comme aujourd'hui les Philipinnes pour d'autres, une terre de plaisir. Et même si le jeune puritain n'est pas encore affranchi de sa culpabilité, il se pâme d'aise au milieu de ce paganisme sexuel qui s'offre à lui. Quand en 1925, la mode est américaine, Gide se met, lui, à découvrir la Méditerranée ; voyage en Italie, à Syracuse, à Taormina - où il ne rend pas visite au baron de Gloeden dont le sérail de jeunes garçons l'eut certainement fasciné - en Grèce aussi. Gide n'a connu ni la geôle de Reading ni les cellules de Mettray. Il a découvert l'Afrique et la vraie vie.


 

Le vert paradis des amours enfantines


Il faut voir ce grand bourgeois pour qui la misère sera toujours un exotisme, s'embarquer pour le Congo avec son compagnon Marc Allégret et voyager à dos de cheval ou de mulet ou à pied, quand il ne descend pas les fleuves sauvages à bord d'une baleinière ! Certes il dénoncera le colonialisme français parce qu'il voit des gamins « dans ce pays enchanteur mourir de faim ». L'exploitation raciste l'indigne. Mais plutôt que les théories, c'est son désir homosexuel qui lui fait prendre conscience de l'horreur coloniale.


Regardez le, tel qu'il se décrit dans son Voyage au Congo et dans son Retour au Tchad, coiffé d'un casque blanc, traverser forêts vierges et savanes, chassant le lion et le buffle, tenant en main un filet pour prendre au pièges insectes à élytres et papillons géants. Il s'amuse Gide ! Il observe ! Il se laisse lentement absorber par cette sensualité équatoriale, par le soleil pourpre du soir, le froissement de l'eau dans un rideau d'arbres rouges et sous leurs ramures une confusion de bruits bizarres. Voyez le donner de l'argent à des enfants qui mendient sur la route, leur « prodiguer des caresses », les faire photographier par un Allégret chasseur d'images, apprivoiser un paresseux qu'il nomme Dindiki ! Il n'en peut plus Gide, de voir ces gamins autour de lui qui demandent à être ses boys. L'Afrique devient brusquement « le vert paradis des amours enfantines » doublé d'un paysage mystique.


Dans Ainsi Soit-il, il évoque le souvenir de Mala, l'admirable enfant qu'il avait rencontré au Tchad et qui lui avait demandé de « faire pankas » sous sa moustiquaire. « Gentil Mala ! Sur mon lit de mort, c'est ton rire amusé, c'est ta joie que je voudrais revoir encore. »


A Louxor, en Egypte, en 1939, Gide écrit : « un pays ne me plaît que si de multiples occasions de fornication se présentent. Les plus beaux monuments du monde ne peuvent remplacer cela : pourquoi ne pas l'avouer franchement ? ». Voilà qui s'appelle jouer cartes sur table, moi, ça me plaît.


Gilles Barbedette


En ligne le 21 mars 2017

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