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Les années Gai Pied (1979-1992)
Culture & Presse / TV

Gai Pied n° 23 - La chronique du moi



Aujourd’hui une ombre diaphane a fait transpirer Paris de froid. Il y avait dans l’air comme une grisaille vertigineuse et déformante qui m’a ouvert les yeux sur la saison qui s’avance. Nous entrons dans une ère sauvagement dénoncée de toutes parts. Noël, décembre étaient places sous le signe de la morosité et du désintérêt. Il n’y a rien là d’effrayant pour moi, puisque je suis né au creux de l’hiver, un matin froid et gris, un matin Breton. Les astres m’ont donné aux Verseaux.


Aux dires des astroscopes, j’aurais d’eux la fougue prométhéenne, le rêve de l’utopie, un désir d’anticonformisme et aussi des preoccupations ratiocinantes. Uranus se trouvant placé en Lion confirmerait mon goût pour l’orgie.


Il est exact que les fantasmes les plus scandaleux m’ont toujours attiré. Si vous voulez me voir, vous me rencontrerez plus sûrement dans la pénombre, l’obscurité blafarde de ces chambres noires et lugubres, quoique très gaies, où avancent lentement des hommes qui tiennent en main, à la façon d’un flambeau et d’un cièrge, leurs bites !


La satiété est un concept qui m’ennuie à mourir ! Luxe et luxure : deux mots de même racine qui chez moi se respondent. Luxe des mots, luxe de la passion. Luxure tout court.


Un frisson me saisit devant la douce tristesse de fin d’année que janvier précipite lorsque les jours et les nuits, après s’être caressés d’indolence, se mettent soudain à basculer dans une ère nouvelle. Rassurez-vous ! Le froid n’a rien de terrible. Il n’est pas fait que des seuls baromètres et thermometres et si on le mesure, ce froid, avec le ridicule prétentieux, régulier et docte que se donne cette pseudo-science qu’on appelle météorologie, laquelle, à l’évidence, n’est qu’à son Beûh ah ! Bah !, c’est qu’on veut oublier toute la psychologie du Temps. Ce qui me plait dans l’hiver c’est qu’on finit par se résigner à ses caprices impériaux.


En ce moment, je suis blotti dans le chaud placenta de ma chambre, livré à la solitude et y prenant plaisir, exalté par la certitude que je ne dormirai pas cette nuit : les mots, ces visiteurs du soir, me tiendront compagnie et je les assoierai en lettres géantes sur des feuilles de papier lorsque cette chronique sera achevée : car j’ai d’autres chroniques à faire, d’autres textes à écrire. Des lettres. Pour m’engloutir. Les pharaons se faisient construire des tombeaux de leur vivant. Sculpter son propre isolement, c’est aussi de l’architecture, après tout. Le seul problème d’importance c’est de laisser des portes entrouvertes. Or, à lire soi-même et les autres on s’aperçoit souvent que le langage ne facilite pas la communication tant réclamée. Forçons le paradoxe : il sert peut-être à tout sauf à cela !


J’ai écrit à Claude, mon amant. Aura-t-il compris que son absence pendant quelques jours m’a intensément meurtri au point qu’une sorte de paralysie amoureuse m’a habité ? Un trouble m’avait envahi avec la force d’un vent d’ouest et sans aucun entracte ! Voyez, au passage que je ne renie pas mes origines ; je voudrais simplement devenir un vrai paysan de Paris !


Etais-je comme ce mec rencontré il y a quelques jours dans un bar et qui m’avait dit “ Je ne peux dormir seul dans un lit “ ?

“ Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues le rut des Béhémots et les Maëlstroms épais “

Rimbaud – Le Bateau Ivre


Ce réveillon de Noël, j’étais triste mais j’étais ivre ! Je n’avais ébauché aucun plan particulier pour cette soirée sacrée. Le seul qui convenait à mon humeur, me conduisit tout droit dans un sauna. Je pensais y trouver une foule composite. L’endroit était désert, les couloirs semblaient transformés en lieux d’errement, pareils à un spectacle de Ciné Citta en décomposition que Fellini nous offrirait. J’ai rencontré Olivier ; nous avons ri ; fait l’amour ; nous avons décidé qu’une tête de désir vaut mieux qu’une tête théologique et morale.


Nous avons ironisé sur les pédés qui s’illusionnent sur leur condition de célibataires en se rendant dans leurs familles, ce soir-là ; justement ce soir-là. Nous nous consolions en pensant que le 26 décembre ils seraient de retour et hanteraient à nouveau, en bêtes domestiquées, leurs lieux nocturnes ; ce qui prouve bien que ni les convenances ni les traditions ne résistent devant la force du désir. J’ai toujours pensé qu’en se détournant des lieux de baise on se détournait de soi-même. Non pas que je méprise pour autant nos Tristan-Iseuteries (pour y être parfois sensible), mais voilà ! elles sont menteuses !


J’ai besoin d’une double saveur d’aimer : pour geindre quand elle est dévonienne et barbare et pour jouir quand elle est douce et tendre.


Les bouffissures du Temps


Tout le monde se plaint de ces réveillons de fête, de l’atmosphère alanguie et repue des banquets familiaux, de son hypochisie puisqu’elle se produit une fois l’an et que c’est une fois de trop. Ces orgies qui ont l’autorisation d’un jour ou de deux n’existent que pour mieux nier les véritables orgies, celles où tous nos organes entrent en action et où nos fantasmes s’exécutent librement. Si jouir c’est mourir un peu pourquoi ne pas demander aux politiciens qu’ils inscrivent sur leurs programmes le droit au suicide ?


La politique, par ces temps glaciaires, prend l’aspect d’une énorme bouffissure, ventrue et replette. Le souffle des années 60 est bien coupé. Tout au plus, une bise sibérienne grossit là-bas en Pologne. Nous sommes en état d’hibernation. En Amérique, Reagan s’apprête à gouverner. Maquillages. Maquillages. Dites-vous que Reagan n’est ni James Dean ni Maë West.


Ici on nous hurle que nous allons entrer en campagne électorale. Et la guerre, c’est pour quand ? L’effet Coluche, on nous l’avait assuré – et certains vont se charger de cette mission dans les colonnes de Gai Pied – a pris de l’ampleur et grossi sous les spots des médias. En fait la bombe Coluche, c’est l’évidence, n’est qu’une lacrymo. Je riais déjà de l’entendre dire merde à la télé. Hélas il s’est pris au sérieux (même lui !) pour devenir ce qu’il ne sera jamais : l’homme-miracle, l’homme-sandwich des désanchantés de tout bord.


Attention à cette démagogie qui commence par un rot et s’achève dans une forme de politesse empesée par des pets qui ont honte d’eux-mêmes. Nous vivons une période de retour au père. Nous serions à la recherche du Dieu sauveur et protecteur : voilà l’imposture ! Le clown s’ennuyait dans son cirque. Il s’est dit : “ pourquoi pas moi ? “ Coluche s’adresse aux louffias. Il n’a pas appelé les enculés à voter pour lui mais il veut qu’on leur “ foute au cul “. Où me situer alors ? Pas avec Coluche et les beaufs qui lui tiennent lieu de porte-jarretelles.


A propos des Pères


Je ne sais pas si nous en apprendrons plus sur l’affaire des diamants. J’ai, en revanche, une révélation qui vaut toutes les perles de Bokassa.

Par un mystère télépathique, au moment où j’envisageais d’écrire dans Gai Pied une lettre ouverte à mon père, j’ai reçu de lui une missive !

Je n’avais jamais parlé de “ ça “ à mon père. Je lui ai toujours très peu parlé de “ moi “. Sa lettre et la réponse que je lui ai faite ont produit plus d’effets en moi que n’auraient eu deux ans d’analyse. Nous vivons une situation paradoxale. Par volonté, nous sommes des fils sans famille. Mais la famille nous tient dans ses fers, inmanquablement. Effacez-les de votre souvenir, ils reviennent au galop pour s’emparer de vous. Un moment vous avez pu penser : “ Veni, vici “ et puis vous vous avouez : “ J’ai perdu ! “ c’est que le mot de César prend eau dans ce domaine.


Il y a des pédés à mère et des pédés à père. J’appartiens à la seconde catégorie puisque ma famille se résume en fait à ce patriarche tranquille et sévère. (Père-sévère : ce mot est-il vraiment usé ?) Dans sa lettre, il me disait sa surprise de me voir appartenir au Gai Pied après la lecture de mon reportage sur les déportés cubains, sujet selon lui “ duquel on parle beaucoup et qui ne manque pas d’intérêt “. Je n’en attendais pas tant. Puis, venant à l’essentiel, il me recommandait d’être prudent en me conseillant de prendre un pseudonyme parce que, pense-t-il, “ les homosexuels et ceux qui les soutiennent seront un jour, comme le sont les juifs et les Arabes, importunés “ (sic). Comme s’ils ne l’étaient pas déjà !


J’ai répondu par une lettre qui tenait à la fois du manifeste et de la déclaration d’amour. La veille, j’avais relu Hamlet de Shakespeare. Magnifique, éternelle cette pièce !

Mes phrases étaient dures mais franches. Je lui parlais de tout : de lui, de moi, de mon enfance, de ma mère, de mes amants, de Gai Pied, de ma carrière de prof interrompue au début de l’année, de ma vie parisienne et du reste ! Je lui rappelais, pour répondre à son souci d’anonymat, que la descendance de son nom me paraissait assurée par mes deux neveux, dont on peut penser, à défaut de le souhaiter, qu’ils seront hétérosexuels ! Il m’a réécrit. J’ai retenu, parmi d’autres, cette phrase : “ Je ne condamne pas mais je ne comprends pas “, paraphrasant un certain Haroun Tazieff. Les volcans ont trouvé leur fils indigne. Et puis cette interrogation : “ Qui avait honte devant l’autre ? “ Les pères sont décidément très forts. Hamlet savait que le Moi c’est du sexe habité par le père.


Gilles Barbedette

En ligne le 23 février 2017
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