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Les années Gai Pied (1979-1992)
Culture & Presse / TV

Gai Pied n° 22 - La chronique du moi



FAMILLE. D'abord... il y a eu la famille, et elle est toujours là, à la fois prégnante et fragile. Ma mère a eu quatre fils, avec son mari et mes deux frères, quatre appendices qui ont fini par la constituer toute entière ; elle refuse d'exister au-dehors. Il va de soi que j'étais son préféré, à ma mère, mais c'est une façon de dire, encore eût-il fallu que j'existasse de mon côté. Mettons que j'étais sa meilleure image et qu'elle fut mon modèle - revu et corrigé, ou en voie de l'être, touchons du bois. Mon père a eu assez de mal à se soustraire au sien  pour jouer avec ses fils ce rôle qu'il n'a jamais senti autrement que dérisoire, en quoi son épouse l'approuvait, quoique possédée elle-même par son propre personnage tour à tour tragique et triomphant. Ah oui, j'ai un frère charmant, au prénom fétiche, hétéro tranquille qui m'invite à danser à ses  surboums (excusez, j'appartiens aux sixties), et il fait alors une excellente cavalière de rock (le vrai, celui des sixties).


FEMMES. Prenons-en deux. Une cousine vaguement incestueuse, initiatrice de pas grand chose dans les années tendres, un tantinet jalouse après, quand j'ai feint de courtiser ses copines, rassurée à présent et occupée à procréer de ravissants objets avec un fidèle compagnon. Mais elle reste enfantine dans ses efforts pour se hisser au maternat. Peut­être réussira-t-elle mieux ainsi. Une fois où je l'emmenai danser à un bal homosexuel, elle fut troublée par le spectacle de tant de liberté. Qui sont les opprimés ? Mireille me connaît depuis dix ans. Un soir, au début, elle a éclaté de rire quand je suis sorti rougissant du placard (le dire anticipait d'ailleurs largement le faire) ; non, vraiment, je voulais plaisanter. Vexant. Depuis elle en a épousé un, de pédé, et elle titille les autres qu'elle rencontre dès qu'elle les devine honteux. A vrai dire, elle ne connaît pas trop son propre désir et reste fascinée par la sûreté apparente des gays.


PAUL. Je ne l'ai connu que deux fois. La première, un soir de brouille avec Denis, il m'a consolé sans le savoir et j'ai imaginé l'aimer. Hélas il habitait une lointaine province, nous avons juste eu le temps, par un jeudi pluvieux, de visiter un musée. Les toiles sur les murs, mais surtout, d'une salle à l'autre, le charme de  la silhouette adolescente, rêveuse, déjà réticente à ma séduction. Il me laissa son adresse inutile. Puis, quelques mois plus tard, nous nous sommes retrouvés au même sous-sol vaporeux, côté bar. Il s'était rapproché de Paris, dans un trou qui n'était plus le sien, et mon cœur n'a fait qu'un bond pour accepter son invitation molle à venir distraire sa solitude. Ainsi avons-nous passé un week-end mélancolique entre Chambord et Chenonceau. Tours aussi où Paul connaissait tout, café, boîte et tasses. Puis l'épilogue : je l'ai aperçu une semaine après buissonnant au Trocadéro, toujours émouvant. Bravement je lui ai souri, complu dans mon sort nouveau d'aimant face à l'aimé gêné. Je ne l'ai plus jamais revu.


VOYAGES. Cette année, quel pied, j'ai traîné mes guêtres à Berlin, New York, Venise et Amsterdam. Evitant de justesse Mykonos et San Francisco. A Berlin (Est), j'ai siroté une bière dans un « bar » tenu par deux vieilles dames, lesbiennes quand même, permission de minuit s'il vous plaît, où l'on causait sagement quatre par table au son d'un juke-box suranné. A New York, ambiance moins feutrée : cuirs bruts et peaux tannées, effet garanti, goût de revenez-y. Venise flatte d'autres sens : c'est l'apprentissage de la beauté. D'abord on admire les ruelles, les balcons et les eaux, puis passe cette séduction de façade, en vient une seconde plus intime, qui vous attire au fond des églises, vous égare dans les palais, vous cloue devant une Annonciation. Le gouffre est envoûtant, auquel un sursaut de vie vous arrache pourtant, vous propulsant à... Amsterdam, par exemple, canaux moins troubles, sexe moderne, efficace et multinational... Sympathique mais froid.

 

AMOUR. J'admire la constance. Quand elle m'énerve, je l'appelle obstination morbide : sinon  j'y vois une plénitude, une indépendance qui me font envie et dont je commence à ressentir les vertus. Il y a un garçon qui m'a aimé un jour, il y a longtemps, et n'a jamais cessé depuis, quoique je lui rende autre chose qu'il n'accepte pas toujours, de fort cependant. Ce déséquilibre ne l'a pas empêché de faire sa vie, de devenir le plus constructif des néo-romantiques, même si sa sérénité se dérobe parfois. Il a épousé une grande amie à moi, ils ont chacun une vie à part, des émotions propres en plus d'un lien de couple orageux et têtu, enrichi d'une môme adorable. Désormais ils forment un tout que j'aime autant que ses parties.


 

MICHEL. Je viens de quitter Michel, rencontré un soir d'avril après un échange de regards aussi vagues que décidés. Je lui avais filé mon adresse sur un ticket de métro et... il était venu ! A l'heure dite ! Puis avait commencé une façon d'idylle printanière faite de culmination physique, de discordances moralo-culturo-psychologiques et, dès lors, de moments de communication difficiles. Michel était jeune-et-innocent, agréable de sa personne, la perle si je m'écoutais bien, mais je m'écoute trop. Quel dommage qu'on ne puisse être seul à faire sa relation à deux, et quand la sensualité de l'un exploite la tendresse de l'autre - le véritable amoureux -. alors prudence, prudence... Je garde le souvenir d'un merveilleux dimanche à la mer, c'était sur une île presque bretonne sous un soleil estival, et nous avons marché loin sur le sable, provoquant la marée piaffante. Nous étions heureux ! (Pure reconstitution : je sortais à peine d'une sacrée crise d'angoisse).


DENIS. Il y a huit ans que je l'ai trouvé, le garçon de ma vie, je ne plaisante pas, entre les métros « Châtelet » et « Odéon ». C'était trois jours avant mon départ  en vacances et il est parti avec moi, très loin, assez pour qu'on ne puisse plus faire machine arrière pendant six semaines. Nous étions faits pour nous entendre, alors on pouvait toujours se disputer, on finirait bien par s'aimer, le pendule, depuis, n'a jamais cessé de revenir après chacune de nos infidélités précoces, de nos crises d'isolement - soi-disant - et toutes nos escapades. Aujourd'hui ce n'est plus la fusion, ni la cohabitation, ni même le sexe, et pourtant rien n'est plus sûr, plus inamovible, plus nécessaire que cette sclérose exquise, cette complicité affranchie. Peut-être, gamins que nous sommes, avons-nous déjà atteint une certaine maturité, vécu un passé. Nous jouons le plus sérieusement du monde et pour ce jeu-là ne voudrions pas d'autre partenaire.


NUIT. Allons bon, voilà que l'errance noctambule m'ennuie un peu maintenant, paresse ou manque de cette patience phénoménale et aveugle, aux yeux de chat, qui hypnotise le dragueur entre deux allées, sur un quai, au fond d'une backroom. Patience si capricieusement récompensée... Mais la trouvaille est peu de chose, dans cette quête, comparée au fait essentiel d'y avoir été, veni, vidi et fi de la victoire. Cérémonial du rêve, réveil décevant qui vous guette bien plus que le danger ou le sexe. Je n'en continue pas moins de fréquenter ces lieux délicieux, quand l'effort pour les atteindre est moindre, quand une tension exige sa chute, quand il fait beau dans le noir et noir dans mon âme.


MOI. Moi, je, moi, je... ne sais plus très bien où je suis. Eclaté, tiraillé, cerné malgré tout. Mais que reste-t-il au milieu ? Je me le demande à certains moments d'oubli, oubli du quotidien, retour sur soi, à quoi aide ma solitude. Comment se prouver qu'on existe ? Ou la question est-elle bien ambitieuse, et son auteur condamné à ne jamais la résoudre ? Après tout, on peut vivre longtemps défini par autrui, et autrui en fait autant. Dis-moi qui je suis, je te dirai qui tu es. Et surtout ne me reflète pas trop, flatte-moi mais dépasse-moi - en une image rehaussée, embellie - puis désarme-moi aussi, que ta volonté entraîne la mienne, même si je résiste.


Antoine Pingaud

 
En ligne le 25 janvier 2017
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